Cadeau de Noël

Pour Noël, j’ai reçu un livre en cadeau. Je ne vous donne pas le titre ni l’auteur immédiatement, car il pourrait vous mettre sur la voie de l’énigme ci-dessous. L’énigme tient à une question relative à un extrait du livre. Le voici :

J’ai fui ma vocation ; j’avais banni mon chant. L’important capital dont Anastasia m’avait fait l’ayant-droit avait produit sur vingt-trois ans d’accumulation au prorata, un actif fructifiant qui m’autorisait à avoir un grand train.

Voyez-vous quelque chose d’étrange dans cet extrait ?

Non ? Allez, un autre extrait du même livre :

Il paraissait souffrir d’un souci constant, d’un mal sournois. Il grimaçait. Il portait à tout instant sa main sur un talisman qu’un fin fil d’or attachait à son talon droit. L’ayant vu, un jour, par hasard : un truc laid, biscornu, rabougri, on aurait dit du plomb, un gravat pour typo, j’avais voulu savoir pourquoi il avait fait un gri-gri d’un bijou aussi vilain ; mais il s’irrita soudain, bouillant d’un courroux aussi furibond qu’inopinant, m’insultant, m’accusant à tort. J’ai cru qu’il allait m’assaillir. J’ai fui.

Alors, vous n’avez toujours rien trouvé de bizarre ? Vous devriez pourtant… Regardez bien les deux extraits ! Quelque chose devrait vous sauter aux yeux !

La disparition

C’est le titre du livre de Georges PEREC que j’ai reçu en cadeau. Si vous vous intéressez à la littérature contemporaine et en particulier aux prix littéraires, l’auteur et le titre devraient vous rappeler quelque chose. Sinon, vous avez sûrement entendu parler dans une émission radio ou télé, d’un livre entièrement écrit sans la lettre E !

Vous pouvez relire les deux extraits du début de cet article… Etonnant n’est-ce pas ! Mais ce n’est rien comparé au pavé de 312 pages que je tiens dans mes mains en ce moment. Un roman entier sans la lettre E !

Le livre n’est pas récent. Il date de 1969. J’en ai entendu parler en 2012, lorsque le roman «Le condottière» fut publié, 30 ans après la mort de son auteur. Georges PEREC est l’un des rares écrivains à succès (2 prix littéraires de son vivant) à avoir publié près de 20 livres après sa mort.

Lipogramme en E

Mais revenons à la disparition de la lettre E. Tant qu’on ne tient pas le livre dans ses mains, on n’y croit pas ! Lorsque j’en ai entendu parler, la première fois, j’ai cru (vous allez rire) que c’était un livre écrit normalement, mais qu’ensuite, l’auteur a décidé d’enlever la lettre E. Ce qui aurait transformé cette dernière phrase en :

Lorsqu j’n ai ntndu parlr, la prmièr fois, j’ai cru (vous allz rir) qu c’était un livr écrit normalmnt, mais qu’nsuit, l’autur a décidé d’nlvr la lttr.

Ce qui aurait demandé davantage d’efforts de lecture que d’écriture… Mais Georges PEREC a fait un travail phénoménal ! Mis à part quelques mots inventés, et d’autres mal prononcés (par des personnages un peu rustres du roman), tous les mots utilisés ont été choisis parce qu’ils ne contiennent pas la lettre interdite. On appelle ce style un «lipogramme en E». D’autres auteurs comme Ernest Vincent WRIGHT (Gadsby – en anglais -) se sont prêtés au défi bien avant PEREC. Jacques ARAGO a fait de son conte «Curieux voyage autour du monde» un lipogramme en A.

J’ai tendu le livre à plus de 15 invités pendant la soirée de Noël. Chacun l’a feuilleté en sachant qu’il y avait quelque chose à trouver… Personne, absolument personne n’a vu qu’il y manquait une lettre (et pas n’importe laquelle)… Mais une fois qu’on le sait, c’est subjuguant !

Ça me rappelle vaguement une histoire de gorille 😉

Mais où est-ce que je veux en venir avec tout ça ? Quel rapport peut-il y avoir entre ce livre et votre auto-coaching ? Est-ce encore un article pour «raconter ma vie», ou vais-je trouver dans ce cadeau de Noël une inspiration pour vous pousser à l’action ?

La contrainte intérieure

Je pense que nous sommes d’accord : personne n’a obligé Georges PEREC à écrire tout un roman sans la lettre E. Ce défi tient au fait qu’il a rejoint l’OuLiPo, un groupe de littéraires qui aiment jouer avec les mots, la rhétorique, les contraintes… Or non seulement la contrainte di Lipogramme est un choix conséquent, mais avec une nouvelle de 50 pages il aurait probablement fait sensation auprès de ses paires. 312 pages, c’est vraiment une initiative personnelle, et c’est comparable à une prouesse olympique. Essayez d’écrire, ne serait-ce que 3 lignes cohérentes sans la lettre E… Comment a-t-il fait pour tenir 312 pages ???

La contrainte intérieure (ou interne) est un motivateur extrêmement puissant. L’idée n’est pas uniquement de se lancer un défi-fou, mais d’y ajouter une contrainte à respecter «religieusement». La plupart du temps, nous obéissons à des contraintes extérieures. Par exemple, la date limite de dépôt de la déclaration d’impôts fait partie de ces obligations auxquelles il est préférable de répondre sous peine de pénalités et parfois de sanctions. La plupart des gens s’y prennent au dernier moment.

Si vous vous êtes intéressé à un sport d’endurance et à son entrainement, vous devez connaître la contrainte intérieure : qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente… rien ne peut annuler ou repousser le rendez-vous de l’entrainement. Pour faire face aux impondérables, les joggers s’équipent pour courir en toutes circonstances

Et que penser des personnes qui se lèvent 30 minutes plus tôt tous les matins pour méditer ou pour prier ?

Beaucoup de gens se croient incapables de respecter des contraintes internes, car elles ont trop de contraintes externes. Or l’un des secrets de la performance est de remplacer ces dernières par des contraintes volontaires. Nos journées étant limitée à 24 heures, il est évident que plus vous aurez de contraintes internes, moins vous aurez de contraintes externes.

Ça peut paraître trivial, mais ça ne l’est pas ! Par exemple, j’avais une cliente qui n’arrivait pas à se lever à l’heure le matin (vers 7h15 maximum). Cette contrainte lui pesait, et elle arrivait souvent en retard au bureau. Je lui ai donc proposé de se lever à 5h30, c’est-à-dire presque 2 heures avant que le réveil ne devienne une contrainte imposée par le monde extérieur… Au début elle m’a pris pour un fou ! Mais je lui ai proposé de lui téléphoner chaque matin à 5h30 pour une discussion positive de 10 minutes. Désormais, elle se lève tous les matins naturellement (sans alarme), entre 5h30 et 6h00. Finie la contrainte extérieure ! Elle l’a rendue intérieure et c’est désormais une motivation liée à son hygiène de vie.

Le cadeau-caché

Il y a souvent un «cadeau-caché» derrière une contrainte intérieure. Ce n’est pas toujours aussi spectaculaire qu’un prix littéraire ou une médaille olympique, mais c’est souvent à la hauteur de l’effort consenti. Parfois, le cadeau est imperceptible, car le lien avec l’action n’est pas évident à faire. Pour reprendre l’exemple de ma cliente, elle souffrait de migraines chroniques qui ont disparu quelques jours après l’initiative. Elle l’a remarqué, mais beaucoup d’autres n’auraient pas fait de lien de cause à effet. Si je devais donner une raison logique à ce phénomène (ce n’est pas forcément nécessaire), je dirais tout simplement qu’elle a éliminé l’une de ses plus grosses pressions matinales. Ça évite bien des maux de tête.

A vous de jouer

Vous avez ici un modèle d’auto-coaching : prenez conscience de vos contraintes externes, et remplacez-les par des contraintes internes. La solution n’est pas toujours aussi simple que celle de la cliente lève-tôt. Autorisez-vous à imaginer d’autres solutions comportementales (que l’anticipation). Par exemple, si vous avez l’obligation de remplir un document tous les mois, vous pouvez transformer cette contrainte administrative externe en contrainte monétaire interne pour payer une personne qui le fera pour vous. Vous pouvez également opter pour une contrainte de communication pour convaincre quelqu’un d’autre de le faire.

Il existe des contraintes que l’on croit internes, parce qu’elles sont inscrites en nous depuis notre enfance, mais nous ne les avons pas réellement choisies. Par exemple, la contrainte éducative qui nous oblige à finir notre assiette même lorsque nous n’avons plus faim… Vous pourriez la remplacer par la contrainte de mieux mesurer votre appétit AVANT de vous servir, et dans le cas où vous auriez encore faim, de laisser une petite place dans votre estomac sans vous resservir (sachant que la sensation de faim va vite disparaître).

Et voilà… Après avoir reçu ce cadeau qui reflète une contrainte intérieure, et avant la disparition de l’idée qu’il m’a soufflée, j’ai voulu vous faire part de mon sentiment. Personne ne m’a obligé à écrire cet article. C’est donc un cadeau d’intérieur à intérieur.

A++

Stéphane SOLOMON

13 réflexions au sujet de « Cadeau de Noël »

  1. Magique – ou plutôt prestidigitatique, la notion de vases communicants entre contrainte externe et contrainte interne. Plus on se donne de contraintes internes, moins on aura de (temps pour les) contraintes externes. C’est ça le cadeau: la solution est là, et quand on connaît le truc, le tour se fait facilement.

    Dans les formations de gestion des priorités, on suggère d’ailleurs aux professionnels stressés qui n’ont « pas le temps » d’effectuer des tâches non urgentes mais importantes de se donner un rendez vous avec eux-mêmes. Une contrainte internalisée pour résister aux sollicitations extérieures (souvent urgentes et peu importantes)

    A part cela, pour l’anecdote, si Perec fait un lipogramme en e, et Arago un lipogramme en a, Solomon doit-il se lancer le défi d’un lipogramme en o? Un petit poème, au moins… 😉

    • Effectivement, sur le livre de Georges PEREC, il n’y a que 5 E, et ils sont sur la couverture 😉

      Un lipogramme en O pour SOLOMON ! Elle bonne celle-là ! Je n’y avais pas pensé… Ça devrait être plus facile qu’avec le E (j’ai essayé, c’est une vraie tannée !).

      Donc un poème sans «Joyeux Noël» ni «Bonne Année»… Il va falloir attendre le Printemps 😉

  2. Je connaissais une autre contrainte interne « Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume » qui impose de n’utiliser qu’un minimum de fois les 26 lettres de l’alphabet dans une phrase la plus courte possible. eh eh cadeau surprise Georges Pérec (dans la Disparition!) a mélangé cet exercice au Lipogramme et a pondu « Portons dix bons whiskys à l’avocat goujat qui fumait au zoo »..sans « e » s’il vous plaît. Bravo Maestro Pérec!

    Attention aux cas extrêmes des substitutions de contraintes externes par des obsessions liées aux contraintes internes trop passionnantes, elles peuvent vous faire perdre le sommeil, perdre du temps sur l’essentiel, augmenter la procrastination..et devenir une passion dévorante..chronophage. J’ai donné dans les nombres premiers (pas de formule of course!..et je ne suis pas Euler ni Fermat mon pauvre !), le problème des échelles dans le couloir {a;b;h sont connus, « a » est la longueur de la plus grande échelle, « b » celle de la plus petite, « h » la hauteur de l’intersection trouvez la largeur du couloir D=f(a,b,h) sachant qu’on a 1/Ha+1/Hb=1/h, a^2=D^2+Ha^2, b^2=D^2+Hb^2} etc … ça m’arrive encore de chercher les somutions entières de ce problème à l’énoncé trompeusement simple..ou une phrase de 26 lettres qui aurait du sens et qui n’utiliserait chaque lettre de l’alphabet qu’une seule fois ! ..un bon « Pangramme » dans mon programme.

    PS Il y a une énigme qu’on appelle la conjecture Tchèque (ou de Collatz, ou Syracuse ou 3n+1) qui dit : prenez n’importe quel nombre entier « n », s’il est pair divisez le par 2, sinon faites (3*n+1)/2..répétez cette opération..la conjecture dit que la suite finit toujours par arriver sur la suite …4 2 1
    Si vous savez démontrer ça vous êtes millionnaire..mais ne perdez pas votre temps ! Cette énigme a dit-on fait ralentir la recherche aux USA..et il paraît qu’elle aurait été introduite par les Russes au temps de la guerre froide « exprès », la vache, rigolo comme idée non ?

  3. On m’a fait ce cadeau là quand j’étais tout petit (on parlait de F pour Francs):..une anecdote+ ou pas ? à vous de me le dire:
    « 3 amis viennent boire un verre à la terrasse d’un café, et demandent l’addition. Le garçon de café encaisse 30 F, et les porte à son patron. Celui-ci leur consent une petite ristourne et demande au garçon de leur rendre 5 F. Mais le garçon décide de ne rendre que 3 F et de garder 2 F pour lui. Au bilan, chaque client a payé 10 F mais s’est vu rendre 1 F. Chacun a donc déboursé 9 F soit au total 27 F si l’on rajoute les 2 F du garçon cela fait 29 F ! Alors ou est le franc manquant ? « 

    • C’est une question d’énoncé: il n’y a pas de franc qui manque: (9*3) – 2 = 25 soit 30 – 5 (dont 2 gardés par le garçon).
      La démonstration de la conjecture de Golbach est nettement plus difficile 🙂

      • Je sais, j’ai dû mûrir dans mes études pour comprendre que ce n’était un piège dans l’énoncé. Et sur ce coup là, je m’en suis finalement aperçu un jour..mais qu’en est-il de tous les pièges dans lesquels je suis coincé sans même m’en apercevoir…je veux bien les échanger contre des contraintes internes décidées mais si je ne suis pas conscient de mes pièges, de mes programmes nuisibles..comment me réveiller, hein Néo ?

  4. Oh mon Dieu, cet article mérite un complément à lire sur l’OuLiPo (extra!)
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Ouvroir_de_littérature_potentielle
    et je ne cite que ceci pour vous mettre l’eau à la bouche:

    « Une autre bien fausse idée qui a également cours actuellement, c’est l’équivalence que l’on établit entre inspiration, exploration du subconscient et libération, entre hasard, automatisme et liberté. Or cette inspiration qui consiste à obéir aveuglément à toute impulsion est en réalité un esclavage. Le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu’il connaît est plus libre que le poète qui écrit ce qui lui passe par la tête et qui est l’esclave d’autres règles qu’il ignore. »

    woaw

    • Eh oui ! La contrainte est souvent la petite amie de la créativité. Et la créativité, comme chacun le sait, est une source de motivation.

      Joyeuses fêtes Patrick !

    • Merci Frédéric,

      La résolution est le POURQUOI, la contrainte est le COMMENT. Elle vient donc après la résolution, et en tant que COMMENT c’et une option parmi de multiples choix.

      Une solution créative.

      Joyeuses fêtes.

  5. Merci Stéphane pour tous ces articles qui nous entraînent à ouvrir le champ de l’interprétation que nous pouvons avoir de la vie. Pour ne pas seulement réagir en permanence, mais pour agir, et même pro-agir. Qu’il était beau ce cadeau, le jour ou un ami m’a transféré un mail de time-coach; ma vie a changé; j’ai tellement grandi depuis 3 ans, j’ai accompli tellement de choses. Je déjà dit merci à cet ami, mais c’est une bonne période pour le remercier à nouveau.

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