Ecris droit !

Au début de ma carrière de coach, je pratiquais le coaching scolaire, pensant qu’avec les enfants je pourrais commencer par les bases, avant de m’orienter vers les adultes. Je travaillais principalement avec les primaires, mais il m’arrivait d’accompagner des collégiens. Le «cas de coaching» que je vous présente aujourd’hui est celui de Juliette (8 ans à l’époque).

La maman de Juliette, Madame T., me contacte parce que les résultats de sa fille ont chuté de façon spectaculaire sans raison apparente. Après m’être assuré que ce cas ne nécessitait pas une thérapie (si nécessaire je recommande des thérapeutes que je connais), nous entrons dans le coaching.

Avec Juliette et sa maman, j’alterne les séances existentielles et les séances de performance :

Les séances existentielles consistent principalement à faire comprendre à l’enfant qu’il travaille pour lui et non pour ses professeurs ni pour ses parents. Madame T. approuve verbalement ce que je dis, mais son corps trahit des signes de désaccord. Au bout de la deuxième séance, c’est surtout à elle que s’adresse le coaching existentiel, car Juliette est parfaitement alignée avec cette idée.

Les séances de performance concernent des pratiques qu’on n’apprend pas à l’école. Il s’agit de techniques de mémorisation, de concentration, de lâcher-prise, de créativité, de calcul mental, et au bout d’un moment, d’un beau mélange de tout ça. Juliette est très à l’aise et sa maman aussi. Elles apprennent vite et s’amusent bien toutes les deux. La complicité est telle que l’idée de la thérapie disparaît des éventualités, dès la troisième séance.

Les résultats scolaires de Juliette s’améliorent et nous continuons. Avec les enfants, j’utilise la Théorie des Intelligences Multiples d’Howard GARDNER. Nous explorons les neuf intelligences et Juliette montre des prédispositions musicales évidentes : elle chante juste, elle a l’oreille absolue et lorsque je lui propose de chanter des chansons qu’elle aime sur des versions musicales elle accepte volontiers. Mais en présence de sa maman, elle est gênée dès qu’il s’agit de chanter, de compter en rythme, et même de travailler en musique… Quelque chose n’est pas clair !

Je ne sais pas encore ce que Juliette va me révéler, mais je devine que la blessure de la petite est complexe et que sa maman est impliquée, car lorsque nous travaillons sans Madame T., l’intelligence musicale ne semble pas être contrariée. De son côté, Madame T. accepte avec confiance la place que je réserve à la musique lors de nos séances. Elle n’a pas le niveau d’intelligence de sa fille dans ce domaine, mais elle est sensible à l’art…

Un jour, alors que je travaille seul avec Juliette, un papier glisse de l’un de ses cahiers. Elle se précipite pour le ramasser et le ranger. Son regard trahit une certaine inquiétude en croisant le mien, car étant très sensible aux actes manqués, je sens que le contenu de cette feuille m’appelle…

Le dialogue commence :

– Qu’est-ce qu’il y a sur cette feuille ?

– Rien !

– Tu veux dire «rien d’important» ? Parce que j’ai vu qu’il y avait des choses écrites…

– C’est important pour moi, mais pour personne d’autre.

– C’est en rapport avec la musique ?

– Comment tu sais ?

– Une intuition… Tu sais que j’écris des chansons ?

– Oui. Comment tu fais pour écrire la musique ?

– Je ne suis pas doué pour écrire des partitions, alors je chante la chanson aux musiciens, et ils l’écrivent pour moi

– C’est quoi une partition ?

– Tu ne sais pas ce que c’est ? Je t’en apporterai une la prochaine fois !

– Je sais peut-être ce que c’est sans savoir que ça s’appelle comme ça…

– Tu sais que cette réponse est d’une intelligence extraordinaire ? Je m’en souviendrai toute ma vie !

Juliette sourit… Elle aime ces marques d’Estime que je lui envoie régulièrement.

Elle reprend :

– C’est comme «intuition». J’avais souvent des intuitions, mais c’est toi qui m’as appris le mot. Et depuis je trouve ça normal d’avoir des intuitions.

– Parce qu’avant tu croyais que ce n’était pas normal ?

– Je croyais que j’étais la seule à en avoir… Mais quand tu m’as expliqué le mot, j’ai compris que je n’étais pas malade. Et j’ai même compris que c’était bien !

– C’est comme le mot «Valeur». Tu te souviens de ce que c’est ?

– Oui, c’est une «Importance».

– On en avait beaucoup parlé avec ta maman. Elle te transmet ses Valeurs, et tu développes aussi les tiennes grâce à celles que tu découvres chez tes amis, tes professeurs, tes lectures…

– Et grâce à toi aussi ! Même maman a compris que c’est important que je travaille pour moi et pas pour avoir de bonnes notes à l’école. Avant elle ne connaissait pas cette Valeur.

– Elle la connaissait, mais elle donnait plus d’importance aux notes. Après notre discussion elle a changé d’importance.

– Et j’ai de meilleures notes !

– C’est magique !

– Ça marche toujours comme ça ?

– Souvent ! Par exemple, tout à l’heure tu m’as dit qu’il y avait une chose importante pour toi sur cette feuille, mais pour personne d’autre… Tu crois qu’on pourrait rendre cette chose importante pour plus de monde ?

– J’ai déjà essayé…

– Avec ta maman ?

– Oui ! Mais si tu veux je peux te montrer.

– C’est un secret ?

– Au début c’était juste un cadeau. Mais maintenant c’est un secret…

– Alors je serai ravi de partager ce secret avec toi.

Juliette déplie timidement la feuille avec ses petites mains. A mesure qu’elle progresse, ses hésitations s’atténuent. Elle me tend la feuille avec une confiance que j’ai rarement rencontré depuis…

Je n’en crois pas mes yeux ! Ce que je vois est si bouleversant que je laisse glisser une larme. Je n’ai pas le papier original, mais j’ai donné quelques indications à ma fille (qui a une intelligence musicale très développée) pour qu’elle vous reproduise globalement l’œuvre de Juliette. Voici la reproduction des deux premières phrases :

Cette chanson de Barbara est la chanson préférée de Madame T. et ce cadeau lui était destiné. Au-delà de l’intention et des mots qui plongent quiconque apprécie la chanson dans une ambiance particulière, il y a cette façon dont Juliette a disposé les mots qui m’a immédiatement sauté aux yeux. Pour un enfant qui n’a jamais vu une partition, c’est prodigieux : ça frise le génie !

-Tu comprends ? Me dit Juliette pleine d’espoir…

– Oui ! Bien sûr que je comprends !

– Maman n’a pas compris…

– Ah bon ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

– Elle s’est énervée et elle m’a dit «Ecris droit !»


Je venais de comprendre pourquoi j’étais là : après avoir subi cet outrage involontaire, Juliette a perdu une part de l’estime qu’elle avait d’elle-même et par réciprocité, une part de l’estime qu’elle avait pour sa maman. La chute des résultats scolaires qui en a découlé était une façon de tirer la sonnette d’alarme. Avant de me contacter Madame T. a dépensé une fortune en profs particuliers, mais le problème était ailleurs : il était dans la mésestime de soi. En priorisant des Valeurs à peine explorées dans ce foyer, j’ai pu créer un nouveau canal de Communication entre mère et fille. Lorsque Juliette a senti que c’était le moment de livrer son «secret», cette feuille a glissé de son cahier…

Le recadrage qui a suivi cet épisode a permis à Juliette d’offrir son cadeau et de retrouver les bras de sa maman avec une émotion sans égal, et une estime accrue. Il m’a permis également de constater qu’en réalité, je ne coachais pas les enfants mais leurs parents…

Quant à Madame T., je lui ai fait découvrir une chanson d’Yves Duteil qui est désormais l’une de ses préférées. Une chanson qui nous rappelle qu’un enfant a accès à des univers qui peuvent paraître étranges et maladroits aux adultes. A chaque instant, il peut lancer une invitation à l’y rejoindre… La façon dont l’invitation est accueillie peut ouvrir des portes ou les fermer pour longtemps…

Cette chanson d’Yves Duteil s’intitule «Blessures d’enfance»…

Durant ses premières années, le simple fait de briller dans les yeux de ses parents donne du Sens à la vie de l’enfant…

A++

Stéphane SOLOMON


La chanson d’Yves Duteil :