Le fin mot de l’Histoire

Merci encore à tous ceux qui ont joué le jeu suite au précédent article, qui révélait une partie de l’histoire. Voici a présent l’histoire dans son intégralité. Ce n’est pas la mienne. Je laisse la personne qui l’a vécue vous la raconter, depuis le début :

——————–

Hier, j’avais rendez-vous à Paris pour un coaching individuel de Communication, avec un homme d’affaires âgé de 45 ans, dont je tairai le nom par souci confidentialité. Avant de commencer l’entretien, il me demanda si je voulais un café. J’ai acquiescé, il appuya sur un bouton de son téléphone et fit sa demande. 2 minutes plus tard, une jeune personne habillée de façon printanière vint nous servir. Mon client la regarda de haut en bas, puis lui dit : «Quelle élégance aujourd’hui ! Et quelle précision dans le geste… Vous faites-ça mieux que ma femme !». J’ai trouvé que la remarque était déplacée et irrévérencieuse. Aussi, ai-je entrepris d’évoquer ce comportement au cours de la séance de coaching

Pendant que nous buvions notre café, Monsieur LAURENS, l’homme d’affaires, entra dans la séance :

– Alors je vous explique pourquoi j’ai fait appel à vous : je ne sais pas dire NON ! Ca peut vous paraître étrange, mais j’ai d’énormes difficultés à refuser les demandes qu’on me fait.

– Vous avez l’air d’avoir bien réussi, en quoi est-ce pénalisant ?

– Je sais dire NON au dernier moment, comme quelqu’un qui procrastine, puis qui fait tout à la dernière minute. C’et étrange… J’ai réussi à chasser la procrastination de toutes mes actions, y compris les plus pénibles. Mais dire NON au moment où je pense NON est insurmontable.

– Avez-vous ce problème uniquement en face à face ou est-ce la même chose par e-mail ou par téléphone ?

– Par e-mail, il me suffit de ne pas répondre aux propositions. C’est un NON par omission. Par téléphone, je fais filtrer un maximum d’appels par Camille, qui vient de vous servir un café. Mais lorsqu’on s’adresse à moi en direct, j’ai trop peur de vexer les gens, alors je leur dit OUI, ils espèrent un temps, et patatras, tout s’écroule pour eux au dernier moment.

– Si je reformule ce que je viens d’entendre, vous n’êtes pas pénalisé par la situation, mais vous sentez que d’autres le sont. Vous vous sentez responsable de leur perte de temps, de leur désillusion, de la chute de motivation qui pourrait en découler…

– C’est ça : pour moi, ça va… Mais je n’aimerais pas être à la place de ceux qui croient que j’ai dit OUI… Je n’aime pas vexer, blesser, dévaloriser…

– Justement je voulais vous en parler, car si ce que vous dites est vrai, vos actes sont incongrus.

– A quel niveau ?

– Je me réfère aux dommages que peuvent causer vos boutades avec Camille…

A ce moment, Monsieur LAURENS eut un sursaut, comme si un frisson remontait sa colonne vertébrale, et se libérait brusquement en arrivant à la nuque.

– J’ai fait du mal à Camille ?

– Vous venez de vous moquer de lui, en lui disant «vous faites ça mieux que ma femme». Ca m’a donné l’impression que vous vouliez le rabaisser en lui disant qu’il occupait un poste habituellement tenu par une femme.

– Alors là vous n’y êtes pas du tout Madame CYRIL. Il n’y a aucun sexisme chez moi. Je pense même que c’est l’une des raisons de ma réussite.

Je fus très étonnée par cette réponse quasi-immédiate. S’il arrive souvent que les business-men que je fréquente renient leur sexisme, il est très rare qu’ils affichent la Parité comme une valeur fondatrice de leur succès.

– Alors qu’est-ce qui explique cette phrase ?

– C’était un clin-d’œil qui se réfère à notre histoire… Par contre, à bien y réfléchir, puisqu’on parle de Camille, je me rends compte que je n’ai pas su lui dire NON le jour où il est venu postuler… Ce qui nous ramène à notre sujet.

– Racontez-moi !

– Avez-vous vu le film «Intouchables», lorsqu’Omar SY vient demander un tampon pour le pôle-emploi à François CLUZET ?

– Oui

– Camille m’a demandé la même chose : un coup de tampon pour le pôle emploi, et il a précisé «comme dans le film INTOUCHABLES».

– Qu’est-ce qui vous a poussé à embaucher un garçon qui fait une telle demande ?

– Je l’ai pris à son propre jeu : j’ai fait comme dans le film !

– Waouw ! Vous avez compris l’en-deçà de la demande… Je pense qu’elle m’aurait échappé. C’est vous qui devriez me coacher !

– Ça pourrait se faire. Mais je me demande maintenant si cette embauche était vraiment généreuse ou si c’était parce que je ne pouvais pas dire NON à une demande aussi subtile.

– Vous regrettez cette embauche ?

– Absolument pas, au contraire. Camille est très efficace, et s’est montré particulièrement motivé dès les premiers jours. C’est un garçon réservé qui manque de confiance en soi. Il avait 12 ans lorsque son père a été tué sous ses yeux. Une histoire glauque. Il paraît qu’il n’a pas parlé pendant 3 ans. Il ne faisait que lire des livres, et lorsqu’on s’adressait à lui, il hochait la tête, juste pour dire OUI ou pour dire NON…

– Comment savez-vous tout ça ?

– Lorsque je l’ai embauché, il a d’abord refusé parce que selon lui, il n’avait aucune compétence. Alors j’ai décidé de le prendre en mains plus sérieusement et j’ai demandé à ma femme de le former. Elle était hôtesse d’accueil chez un client quand je l’ai rencontrée. Parfois je retournais voir ce client juste pour la revoir… Elle a formé Camille de A à Z. Une belle complicité s’est installée entre nous en quelques semaines.

– Et il s’est confié à vous ?

– Non, il n’en parle jamais. J’ai appris la terrible histoire par sa mère… Lorsqu’il a terminé sa période d’essai, je lui ai confirmé que je voulais le garder, mais il a refusé ! Je lui ai demandé pourquoi, et il a fondu en larmes en avouant qu’il souhaitait poursuivre de tout son cœur, mais que sa mère se méfiait de tout ce qu’on faisait pour lui. Elle ne trouvait pas normal que «des riches» s’intéressent à un un gamin des quartiers…

– Qu’avez-vous ressenti ?

– De l’injustice ! Pas pour moi, mais pour Camille qui vivait dans une «normalité basse». J’ai d’abord pris mon téléphone pour tenter d’appeler sa mère, puis j’ai décidé d’aller la voir. J’ai assez d’expérience pour savoir que dans ce genre de cas, c’est l’intégralité de la personne qui doit s’exprimer. Pas seulement la voix.

– Et elle vous a raconté son histoire…

– Oui, avec la force d’une veuve qui n’a plus que son fils pour raison de vivre…

– Votre démarche lui a fait changer d’avis ?

– En partie… Je lui ai expliqué que Camille méritait bien mieux que ce poste et que j’y veillerai lorsqu’il sera prêt : il apprend vite, il a une excellente orthographe, il sait trouver des informations très fines sur Internet à la vitesse de l’éclair. Elle n’était pas surprise… Mais ce qui lui a permis de me faire confiance, c’est que je n’ai pas reculé au moment où elle m’a dit «si vous faites du mal à mon fils, je vous tuerai de mes propres mains !».

– Ce qui explique le frisson qui vous a traversé lorsque je vous ai dit que vous l’aviez blessé. Vous êtes trop jeune pour mourir !

– Il y a un peu de ça. Mais je pense que j’ai assimilé l’importance du message, pas la menace associée. C’est le sentiment d’avoir failli à mon Devoir qui m’a troublé, pas la peine de mort !

– Vous vous rendez-compte que dans votre démarche, nous sommes très au dessus du simple OUI ou du simple NON. C’est du domaine de la «mission sur terre»…

– Me trouveriez-vous prétentieux, si je vous disais que tout est de cet ordre dans ma vie ?…

– Puisque le sujet vous est familier, je vous propose de travailler autour des valeurs qui vous ont menées vers cette attitude. L’idée sera de valoriser ce sentiment et de faire en sorte que vous puissiez l’affirmer, sans prétention, même en dehors d’un coaching. Ensuite vous pourrez dire NON sans vexer, et même en valorisant votre interlocuteur. Nous avons tous un temps limité. Dire NON à une proposition, c’est dire OUI à une autre. Vous avez tant de OUI à dire… Pour utiliser comme métaphore ce que vous venez d’évoquer, rappelez-vous que lorsque vous avez dit OUI à Camille, vous avez dit NON à beaucoup d’autres. Vous avez dit OUI à ce qui est en vibration avec votre mission… C’est votre clef ! Vous avez les moyens de le faire.

Monsieur LAURENS s’arrêta net après cette phrase. Son regard se figea. Puis il mit son doigt devant sa bouche, comme si un bébé dormait dans la pièce, pour que je ne dise plus un mot… Il prit son téléphone et sortit de son bureau.

J’en ai profité pour faire le point : «vous faites ça mieux que ma femme» était donc une façon de congratuler l’élève d’avoir dépassé le maître… Comment ai-je pu me faire prendre à ce jeu et porter un jugement si dur ?

La réponse était à portée de neurones : j’ai passé une partie de ma vie à lutter pour me faire une place dans un monde masculin. Je jubilais à la vue de ce jeune hôte d’accueil en train de me servir un café. J’avais le sentiment que la partie était enfin gagnée. Mais mon plaisir fut gâché par cette remarque «vous faites ça mieux que ma femme», qui semblait réattribuer la tâche à la gente féminine. J’y ai vu du sexisme parce que je guette ce comportement partout où je vais. N’ayant pas tous les éléments, je me suis servie d’un biais «disponible» pour porter un jugement. Mais c’était faux ! Stéphane me l’a pourtant dit lorsqu’il m’a formée : «Rappelle-toi que chaque client que tu rencontreras sera un cas particulier ! Il sera toujours au-dessus des probabilités. S’il voulait faire partie des statistiques, il ne s’intéresserait pas au coaching !».

Monsieur LAURENS revint avec le sourire aux lèvres. Il semblait content de l’issue de sa conversation téléphonique. Je repris l’entretien plus sereinement avec celui que je considérais désormais comme un homme d’exception.

Encore un jugement hâtif, certes, mais je le préférais au premier…

Anaëlle CYRIL

——————–

Voilà… Le petit jeu est terminé, et je reprends la main pour vous faire une proposition. Elle est à prendre ou à laisser, comme les autres. Ce n’est ni une obligation, ni un exercice, ni même un conseil. Juste une idée qui flotte dans l’air :

Pensez à un proche ou à un ami avec lequel vous êtes en froid. Retracez «les faits» qui vous ont éloignés, et à la lumière de cette histoire, envisagez un autre scénario, différent de celui qui vous paraît si évident, et qui paraîtrait évident à 90% des gens que vous interrogerez… Vous êtes au-dessus des statistiques ! Ce jeu a été proposé à des dizaines de milliers de personnes. Quelques centaines ont accepté de jouer et quelques dizaines sont allées jusqu’au bout, considérant suite à la première partie que «ça suffisait comme ça…».

Vous lisez ces lignes ? Vous faites exception !

L’expérience que je vous suggère à présent n’est pas de donner raison à l’autre et de vous donner tort. L’idée n’est pas de vous flageller pour le mal causé par votre jugement ou pour le temps perdu. L’idée est de reprendre dans vos bras un frère, un ami, un parent, ici et maintenant… L’idée est de faire en sorte qu’il puisse voir vos enfants ou que vous puissiez voir les siens…

On dit souvent que pardonner, c’est oublier. On dit aussi que pardonner, c’est donner une seconde chance. Et naturellement on pense que ce pardon est accordé à l’autre de tout le mal qu’il nous a fait… Ce que je vous propose, c’est un recadrage en complément :

Pardonner, c’est oublier votre perception accusatrice. C’est mettre en sommeil vos biais, le temps de poser un nouveau regard. C’est donner une seconde chance à votre vision de la vie…

Pardonner, c’est autoriser la personne que vous auriez pu être avant votre jugement, à reprendre sa place, puis à Devenir…

A++

Stéphane SOLOMON