Situation de crise 2/4

Hier, je vous ai raconté le début d’une histoire d’entreprise : Martine se voit proposer de prendre Julien comme stagiaire dans son Service. Elle accepte, par valeur motrice, un concept relativement complexe, mais qui dans notre contexte peut se résumer ainsi :

En cas de refus, Julien aurait été confié à un collègue tyrannique. Martine se sentait «donc» responsable de l’avenir professionnel du jeune-homme qu’elle prenait déjà en sympathie et en empathie…

Le lundi suivant, Julien est à l’heure pour son premier jour de travail. Le garçon est très distant, et Martine tente de le mettre à l’aise :

– C’est ton premier emploi ?

– Oui…

– Moi non plus je n’étais pas très rassurée les premiers jours… Mais tu vas te plaire ici ! Si tu ne te sens pas bien dans tes baskets, essaie de penser à un truc agréable pendant quelques minutes. Moi je pensais à mon fiancé… Tu as une petite copine ?

– Qu’est-ce que ça peut vous faire, répond Julien avec vivacité, je vous en pose des questions ?!

Martine est secouée par la réaction du jeune-homme… Trop violente à son goût. Ne sachant que dire, elle préfère garder le silence. Silence interminable dans cet ascenseur qui les mène 5 étages plus haut… Plus qu’un couloir à traverser, et ouf ! Les voici dans son bureau. Un sentiment de mal-être s’empare de Martine : ils vont devoir travailler côte à côte pendant 6 mois…

Ce malaise est d’autant plus prononcé par cette limite qu’elle vient de fixer. Jusque-là, elle imaginait que ce garçon allait se plaire en sa compagnie, qu’ils allaient faire du bon boulot, et que son CDD allait être reconduit pour un autre stage, voire une embauche définitive. Mais là, soudainement, elle espère juste que les 6 prochains mois passent vite !

– Si vous le permettez, Julien, avant de vous laisser vous pencher sur les documentations de nos produits, je vais vous présenter toute l’équipe, lui dit-elle.

Ils font le tour des 6 bureaux voisins. Martine prend les devants, communiquant de façon minimale pour que personne d’autre ne subisse d’agression. Elle fait paravent en remplissant l’espace de la conversation pendant les courtes salutations.

Martine ne parvient pas à se concentrer de la matinée. Elle voudrait pacifier avec Julien, et décide de s’excuser. En effet, après avoir réfléchi, elle conclue que sa question était trop personnelle. Julien vit peut-être un chagrin d’Amour et ne supporte pas qu’on traite ce sujet de façon aussi décomplexée. Ou alors, sa copine lui manque, puisqu’il vient du Creusot et que la distance ne leur permet plus de se voir aussi souvent. Ou bien, peut-être est-il homosexuel, et dès qu’on aborde le sujet de «la copine», il préfère l’éviter, car il a déjà fait l’objet de diverses exclusions homophobes…

Elle passera ainsi sa matinée à culpabiliser sa question, pour disculper la réponse de Julien.

Quelques minutes avant le déjeuner, Martine retourne vers son stagiaire et engage la conversation :

– Julien, je voulais m’excuser pour la question indiscrète que je t’ai posée toute à l’heure. J’avoue que ça ne me regarde pas. Mais comprends que ma mission de tutrice consiste aussi à t’aider à t’intégrer dans l’entreprise, dans laquelle il y a une vie sociale. Les collaborateurs se tutoient, les équipiers se soutiennent, s’encouragent, se félicitent, se respectent… On ne s’immisce pas dans l’intimité des gens, mais on sait globalement «comment vont les collègues». Ces valeurs font partie de la Culture d’Entreprise. Il y a même des sorties collectives qui sont organisées par le C.E. Si tu veux, on ira faire un petit tour à la permanence après le déjeuner.

Julien la regarde intrigué, puis il répond :

– Comment voulez-vous que je m’intègre si vous ne me laissez pas parler avec les autres ? J’ai vu que François avait un maillot du PSG et j’avais envie de lui en glisser un mot, mais vous ne m’avez pas laissé parler !

– Mais c’est parce que j’avais peur qu’on te pose une question personnelle et que tu deviennes agressif comme tu l’as été à mon égard. C’est mon équipe tu comprends, je dois aussi la protéger d’éventuels conflits.

– Les conflits sont inévitables dans la promiscuité

– Tu as raison… Mais j’ai la réputation dans l’entreprise, d’encadrer l’équipe la plus dynamique, la plus réactive et la plus sympathique.

– Et combien d’employés avez-vous mis sur la touche pour créer «l’équipe parfaite» ?

– Aucun, répond Martine outrée par la question ! Nous nous contentons d’avoir des relations vraies, et de désamorcer les crises en adultes lorsqu’elles apparaissent

– Je préfère que la relation soit strictement professionnelle entre nous, répondit Julien. Laissez-moi déjeuner avec qui je veux à midi, même tout seul ! Et j’irai au Comité d’Entreprise lorsque je le déciderai. Je suis là pour travailler et payer mon loyer, pas pour me faire materner.

Martine est de plus en plus déçue. Sa déception ne vient pas uniquement du comportement de Julien, dont elle ne connaît pas les sentiments intérieurs, elle est surtout déçue d’elle-même : elle se dit qu’elle n’est pas à la hauteur, et que sa mission de tutrice commence très mal ! Pour se protéger d’éventuelles autres frustrations, elle se résout à faire le «minimum syndical» avec Julien. Après tout, c’est ce qu’il souhaite…

Monde intérieur

Hier nous sommes entrés dans le monde intérieur de Martine pour comprendre ce qui l’a poussée à accepter Julien dans son équipe aussi vite… Entrons un peu dans le monde de Julien :

  1. D’un naturel plutôt joyeux, Julien a passé son enfance avec des parents aimants et très à l’écoute. Mais lorsqu’il amorça l’adolescence, sa tante, qui venait de perdre son mari, fut accueillie par la petite famille. N’ayant pas d’enfants, elle s’inséra dans l’éducation de Julien, détruisant la douce ambiance qui régnait dans ce foyer. Les parents de Julien n’ont pas su reprendre leur place. Lorsque tata Martine décidait, par exemple, qu’un adolescent ne devait pas passer autant de temps sur un ordinateur, c’est elle qui avait raison ! Elle avait toujours raison… Même lorsqu’elle le traitait de «bon à rien» à cause d’une note inférieure à 18/20, ce qui était extrêmement rare, car Julien a choisi l’orientation qui lui a permis d’exceller. Il aurait aimé suivre d’autres études et il aurait pu le faire avec une moyenne de 15/20. Mais il a choisi la filière où il pouvait avoir 18 et plus, le plus souvent possible ! Julien a quitté sa ville, ses parents, ses amis… pour une seule raison : se défaire du joug de tante. Problème : sa chef ressemble à cette dernière, trait pour trait, et porte le même prénom… Même s’il sait que Martine n’est pas tata Martine, il a fait un «transfert» dont il ne peut se défaire, car il n’en a même pas conscience…
  2. En passant son BTS, Julien a tenté plusieurs fois de créer des clubs et des ateliers créatifs avec ses camarades de classe : club théâtre, club photo, club musique… Mais son professeur principal, ancien ouvrier d’usine, le ramenait toujours vers la «dure réalité de la vie active», qui ne rigole pas ! Selon cet éducateur, le monde du travail attendait des jeunes-gens uniquement de l’efficacité et de la productivité. Il disait souvent à Julien, que s’il ne se montrait pas à la hauteur, il était remplaçable par 3 millions de chômeurs qui se bousculent pour prendre sa place. Sorti de l’école, ça ne rigole plus ! Les patrons sont des «salauds» qui gagnent de l’argent sur le dos des employés. Mais il y a pire que les patrons : les chefs et les sous-chefs, qui font semblant d’être sympathiques avec les employés, mais qui sont des «vendus» de la Direction, prêts à tout pour dénoncer leurs camarades à la moindre incartade…

Je ne saurais vous dire pourquoi Julien a «préféré» garder cette vision du monde professionnel, alors que d’autres professeurs peignaient une toute autre œuvre. C’est peut-être parce que ce professeur-là était «principal». C’est peut-être aussi, parce que tata Martine démontrait chaque jour que ce professeur avait raison ! Elle gravissait les échelons en piégeant ses collègues.

Avec un tel monde intérieur, Julien n’est pas synchro avec le monde extérieur qu’il vient d’intégrer. Dès qu’on s’intéresse à lui, il y a forcément un piège ! Dès qu’on lui propose une activité extra-professionnelle au sein de l’entreprise, il y a un piège ! Et s’il a réussi son test d’embauche avec brio, c’est parce qu’il a su déjouer tous les pièges qui s’y trouvaient. Des pièges évidents pour Julien, puisque pour lui, tout est piège…

Une crise se prépare lentement. Une guerre des mondes avec des provocations, des conflits, des soldats valeureux dans les deux camps, et des balles perdues… Pourtant, il n’y a aucune volonté malicieuse de part et d’autre, aucune manipulation planifiée d’avance par une équipe malicieuse, aucune préméditation… Juste des gens qui interagissent, qui improvisent et qui souffrent.

Comment déjouer ce «plan» que personne n’a planifié ? Comment proposer un scénario alternatif ?

Nous aurons l’occasion d’en discuter. Après observation du scénario catastrophe, nous parlerons du scénario idéal, pour envisager un entre-deux.

En attendant, vous pouvez commenter, témoigner, proposer…

A++

Stéphane SOLOMON

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« Assumptions are the termites of relationships » (traduction grossière : les présomptions minent les relations).

Anne-Marie Bergeron
Anne-Marie Bergeron

Trés intéressant de voir le cas relaté…..C’est un peu toujours ce que nous avons tous tendance à faire si nous n’y prenons pas garde; Mais c’est tellement humain, de voir à travers le visage que nous venons de cotoyer celui d’un ou d’une autre qui appartient à notre passé…. et pourtant , nous sommes souvent happé par ce que ce passé vient nous dire et nous restons comme prisonnier de nous-même….

Corentin
Corentin

J’aime beaucoup. En fait, dans une large mesure je crois que cet exemple décrit très bien le genre de présupposé entre nous qui font que je ne suis pas votre coeur de cible marketing. Vous partez du principe que vos solutions marchent pour ceux qui vous font confiance, vos clients de choix. Moi j’ai vécu abondamment ma différence psychologique et religieuse. Qu’est-ce qui me prouve que votre approche serait efficace pour moi? Et le manque de confiance, bien sûr mine l’efficacité de la méthode.
Mais ça change avec les années… et avec l’utilisation des programmes payants. Objectif-coach est vraient bien… mais c’est fini. Dommage j’aurais bien aimé m’en offrir deux derniers (Time coach plus et attitude coach).

Jean Baptiste
Jean Baptiste

Situation courante, parfois (souvent) en pleine incompétence inconsciente pour soi-même ou pour l’autre.
Hâte de recevoir quelques pistes pour apprendre à désamorcer la bombe à retardement..

Merci Stéphane,