Situation de crise 3/4

Nous voici au volet 3 de notre «nouvelle d’entreprise». Ces deux derniers jours nous avons exploré le monde intérieur de Martine, puis celui de Julien pour expliquer les prémices d’une situation de crise. Il s’agit là d’un exemple. Il y a une multitude de raisons pour lesquelles une relation peut mal s’initier ou s’envenimer. Et quand on les connaît, on peut les éviter ou mieux les contrôler.

Le simple fait de savoir qu’il vous est possible d’assimiler une personne innocente à votre tante tyrannique peut vous aider à éviter un conflit qui n’a pas lieu d’exister. Tout le monde fait ce genre de transfert, mais sans le savoir, et donc sans chercher à comprendre.

L’inverse existe aussi : Martine trouve Julien adorable au moment de leur rencontre. Elle tombe exactement dans le même piège. Je ne le dis pas dans mon texte (je suis souvent cachotier), mais cette crise prend racine dans ces «transferts» mutuels.

Voyons la suite de l’histoire :

Quelques semaines après son embauche, Julien oublie son badge à la maison, et demande à Martine si elle peut lui prêter le sien pour un café… Martine lui répond :

– Je croyais que tu voulais te cantonner à une relation strictement professionnelle, et là, tu me demandes un service personnel !

– Mais avec le badge, le café ne te coûte que quelques centimes ! Si je devais payer mon café plein pot, c’est 60 cts… Je te demande un simple service !

– Tu n’as qu’à être moins distrait, ou alors te montrer plus sympathique d’une manière générale… C’est facile de venir demander des choses aux gens seulement quand tu as besoin d’eux, et de les bouder le reste du temps.

Julien hausse les épaules et retourne à son poste.

Cet après-midi-là, il commettra une grave erreur professionnelle qui paralysera l’ensemble du Service Qualité pendant 2 heures. Une fois l’incident résolu, Martine sera convoquée par la Direction pour expliquer l’incident, Qualité oblige… Elle décrira la situation à son chef, qui demandera à Julien de s’expliquer. Celui-ci balbutiera qu’il est épuisé, et que Martine n’a même pas voulu lui prêter son badge pour un café.

– Avec un peu plus de caféine dans le corps, je n’aurais pas commis cette erreur !

De nombreux témoins confirmeront le comportement radical de Martine. Elle devra encore se justifier… Tout en se défendant, elle défendra aussi Julien qu’elle prend en pitié… Elle se rend compte à quel point son attitude est victimaire. Il reporte systématiquement la responsabilité sur «les autres», et ce n’était pas la première fois… Elle décide de redoubler d’attention pour l’aider à mieux percevoir le système qu’il a intégré. Mais pendant qu’elle y réfléchit, son chef passe un coup de fil à Richard de la DRH pour qu’il mette fin à la plaisanterie :

– Nous n’avons pas besoin d’un stagiaire qui fait des bourdes en faisant porter le chapeau aux autres ! Surtout pas au Service Qualité !

Richard décide de confier le garçon à Stéphane du Marketing. Martine demande une audience spéciale pour «sauver son protégé»…

– Non ! Pas Stéphane ! il n’en fera qu’une bouchée ! Ne le laissez pas partir avec lui… D’autant qu’on lance un nouveau produit en ce moment, et dans ces périodes, il écrase tout le monde sur son passage, ne pensant qu’à faire du chiffre ! Laissez-moi Julien pour une seconde chance, et je vais arranger tout ça ! il y a forcément une solution…

Le comportement de Martine paraît de plus en plus étrange à Richard. Julien lui-même dit qu’il préfère mille fois partir avec un inconnu plutôt que de rester au Service Qualité avec des gens qui ne sont pas gentils avec lui ! Martine commence à se sentir mal. Sa poitrine se bloque et sa respiration devient haletante. Après une journée d’observation à l’hôpital on diagnostique une crise d’angoisse. «Plus de peur que de mal», dira le médecin… Mais la peur n’est-elle pas un mal ? Surtout lorsqu’il y en a PLUS que de raison ?

Martine prendra 21 jours de congé maladie. En reprenant son poste, elle aura l’impression de vivre une réinsertion professionnelle. C’est grâce au soutien d’un collègue qu’elle parviendra à se défaire de sa culpabilité. Il la sortira de sa zone de confort, la rendant ainsi plus forte !

Mais ça, je vous en parlerai demain. Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’autre chose :

L’acte manqué

Un acte manqué est un raté dans une action, révélateur d’un conflit inconscient. La notion a été proposée par Freud au début du XXe siècle (wikipédia).

Attention au terme «conflit». On parle ici de conflit intérieur, pas de deux personnes qui se tapent sur la gueule. Lorsqu’on lit Freud, il convient de se rappeler dans quel contexte on se trouve. C’est d’ailleurs la même chose avec moi : lorsque je vous parle de «recadrage», il convient de vous rappeler que nous sommes dans un coaching. Idem lorsque je vous parle de vos «biais» : ce n’est pas pour traiter mes lecteurs de benêts, mais pour les aider à se rappeler que l’être humain est irrationnel.

Julien commet deux actes manqués :

  • Le premier est plutôt positif. Il oublie son badge POUR se rapprocher de Martine. Comment puis-je le dire avec autant de certitude ? C’est simple ! C’est moi qui ai inventé cette histoire, donc j’écris ce que je veux ! Donc oui, Julien aurait pu oublier son badge parce qu’il a changé de blouson… Mais là, dans cette histoire, il est dans un conflit intérieur : il reconnaît que Martine n’est pas mauvaise et qu’elle a essayé maintes fois d’ouvrir le dialogue avec lui, et son inconscient lui dit d’oublier son badge à la maison, ce qui lui permettra de demander quelque chose à Martine…
  • Le deuxième acte manqué est son erreur professionnelle. Il est tellement déçu par la réaction de Martine, qu’il décide de mettre les voiles. Mais comment faire ? Il ne peut pas partir, il veut qu’on le fasse partir ! Pour Julien, ce n’est jamais lui qui décide, c’est «les autres». Il crée donc une situation qui correspond à ses croyances. Connaissant les rouages du système qu’il a intégré, son subconscient lui montre la porte de sortie : la faute professionnelle ! Elle se terminera soit par un licenciement, soit par un changement de Service, s’il arrive à la jouer plus finement.

Je rappelle (c’est important), que Julien n’est pas conscient de tout ça. Il ne le fait pas exprès. L’acte manqué, c’est un «autre moi» qui le provoque, mais il le fait pour moi… Cet «autre moi» n’est pas toujours bien avisé, surtout s’il a été érodé par une tante tyrannique. Mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’il reste immobile : si je ne sais pas comment faire, mon autre moi agira à ma place… C’est un fonceur ! Il ne procrastine jamais…

Martine ne constate pas l’acte manqué de Julien. Pourtant, elle connaît le principe : elle l’a appris, étudié, vécu, expérimenté… Et là, au moment d’appliquer son savoir, elle se laisse berner par ses émotions : une sorte d’esprit revanchard qui surprend son équipe, et qui la surprend aussi a posteriori. Ca ne lui ressemble pas !

Martine s’enfonce… Comment en est-elle arrivée là ? Qu’est-ce qui a posé un voile sur sa perception ? Mais putain de bordel de merde, Martine… Julien voulait prendre un café avec toi !

Je suis rarement grossier dans mes articles. Mais sur ce coup-là, elle m’a trop énervé !

Martine prend conscience de sa part de responsabilité, mais un peu tard : la revoici dans le bureau de Richard, en train de défendre le petit poucet qu’elle a livré à l’ogre sur un plateau d’argent : «il n’en fera qu’une bouchée»… Elle a provoqué ce qu’elle craignait le plus : retour à la case départ ! Mais cette fois-ci les règles ont changé. Lorsque l’autorité ne lui laisse plus le choix, elle perd pied, elle s’excite, elle s’épuise, elle s’écroule…

Comment cette histoire va se terminer ? Je vous le raconterai demain, puis je vous livrerai la vidéo de la semaine pour illustrer mes propos.

A++

Stéphane SOLOMON

11 réflexions au sujet de « Situation de crise 3/4 »

  1. Vous ne pouvez que faire mouche avec ce sujet… Nous sommes tous concernés, je pense.
    J’attends la suite avec impatience !
    Merci et Bonne journée

    • Bonjour Christine,

      Je pense aussi que tous ceux qui travaillent dans une grosse structure se sentent concernés par cette histoire. Pour les autres (qui travaillent en solo par exemple), on peut adapter ça à un groupe d’amis, un évènement familial, etc.

      A++

      Stéphane

  2. Qui ne se reconnait pas dans cette situation…c’est tellement humain….
    Mais vu de l’intérieur comme cela c’est révélateur de ce que nous vivons à l’intérieur de nous qui reste flou et parfois inaccessible à nous -même….et c’est vraiment « bleufant » de regarder ainsi comment nous nous faisons d’abord manipuler………. par nous-même…..
    Merci de cette histoire … à suivre…
    Merci du temps consacré à vos lecteurs, je vous trouve très pertinent.

    • Avec l’auto-manipulation, vous êtes en plein dans le mille !

      Situation bien plus courante qu’on en le croit.

      Bravo ! Et merci pour l’appréciation.

      A++

      Stéphane

    • bonjour,
      Je ne fais que regarder le scénario que le réalisteur (vous) a construit…..
      Félicitation pour cette aventure…..
      Anne-Marie

    • Merci François… C’est un métier ! Lorsqu’on démêlé des situations conflictuelles régulièrement la scénarisation est plus facile, parce qu’on a déjà vécu des scènes équivalentes.

      Ceci dit, heureusement que je voyage un peu, parce que sinon, je serais comme Freud : en vivant toute sa journée avec des schizophrènes, des paranos et des psychotiques, il a fini par affirmer que l’être humain n’était que pulsions… En sortant davantage de son cabinet et de sa clinique, il aurait apprécié d’autres visions du monde. Comme Jung par exemple.

      Il est important de sortir de sa bulle ! Sinon on en fait un monde !

      A++

      Stéphane

  3. J’espère que je vais choquer tout le monde avec mon propos; comme ça, on aura sujet à polémique…et que personne ne se retrouve à l’hôpital, hein? c’est de la fiction…
    Alors: Ce petit con de Julien n’a que ce qu’il mérite, s’il veut qu’on le traite pour sa vraie valeur, il n’a qu’à se conduire en professionnel, et en adulte! Le malaise qu’il a créé chez Martine – et l’arrêt de travail qui en a suivi – est un dommage collatéral de son comportement immature (pour ne pas faire de conneries, se payer 60 centimes de caféine n’est pas ruineux!).

    • Bonjour Bernard,

      Si vous annoncez que c’et pour créer la polémique, on ne vous suivra pas…

      Julien est un petit con, et Martine une sacrée gourde ! Mais ils ont tous les deux une place dans notre société. Mon métier est de les aider…

      A++

      Stéphane

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