Situation de crise 4/4

2 semaines après son retour à l’emploi, Martine reçut une visite inattendue. Au début, elle ne reconnut pas l’homme qui se tenait devant elle avec un bouquet de fleurs. Puis elle frémit en reconnaissant Stéphane.

– On peut parler 20 minutes, lui dit-il ?

– Comment va Julien, s’inquiéta-t-elle aussitôt ?

– Il va très bien ! On s’éclate tous les deux !

– Tant mieux, soupira Martine.

– Ce bouquet est aussi de sa part, mais je lui ai demandé de ne pas m’accompagner…

Stéphane tendit délicatement à Martine la composition florale à dominance violette, dont la verdure était constituée de rameaux d’olivier. Se pourrait-il que Stéphane connaisse le langage de fleurs, S’interrogea Martine ? Elle tenta une boutade :

– Toute une symbolique de paix… Vous avez fait appel à un coach ?

– Non, on a fait un petit tout sur Wikipédia…

Martine est étonnée par la réponse de Stéphane. Elle s’attendait à ce qu’il lui raconte une histoire à dormir debout, du genre «J’ai un olivier tricentenaire dans mon jardin…» ou une autre ficelle Marketing dont il usait régulièrement. Mais non… Il lui a donné une réponse «toute pourrie» qui ne pouvait être que vraie.

Cette sincérité la rassure. Elle enchaine :

– En tout cas personne d’autre n’y a pensé… Tu te sens coupable ?

– Il y a longtemps que j’ai laissé le sentiment de culpabilité derrière moi.

– Et comment tu fais ?

– Je suis contre le passeport jaune !

Martine est cultivée. Elle connaît l’histoire du passeport jaune. Elle l’a découverte en lisant «Les Misérables». Mais Victor HUGO, selon elle, n’a jamais fait le lien entre le passeport jaune et la culpabilité. Elle ne comprend pas la métaphore… Stéphane remarque le point d’interrogation qui se dessine sur son visage. Il s’explique :

– Tu sais ce qu’est un passeport jaune ?

– Oui… Je ne suis pas idiote.

– Il y a plein de gens intelligents qui ne le savent pas. Mais puisque tu le sais, est-ce que tu peux m’expliquer avec tes mots ?

– C’est le passeport qu’on remettait aux bagnards au moment de leur libération. Ca compliquait leur réinsertion puisqu’ils étaient obligés de le montrer pour trouver du travail. Il y avait donc des employeurs qui les rejetaient, et d’autres qui les exploitaient en leur payant un demi salaire. Victor HUGO en parle beaucoup dans «Les Misérables».

– Bravo ! Je suis impressionné… Et qu’est-ce que tu fais de tout ça ?

– C’est là que je ne te suis plus…

– Si ça peut t’aider, c’est aussi la couleur du passeport que devaient porter les prostituées dans l’empire russe.

Martine réfléchit tout haut :

– La pièce d’identité fait l’identité… Le passeport jaune empêche son titulaire de vivre uen autre vie… Mais quel rapport avec la culpabilité ?

– La culpabilité est ton passeport jaune ! Elle te prive de ton identité : elle t’empêche d’être toi-même ! Dès que tu te libères du passeport jaune, tu passes de bagnard à notable… Du misérable Jean VALJEAN au respectable Monsieur MADELEIENE… De femme de petite vertu à dame du monde…

– Il va falloir que j’aille voir Richard pour qu’il me rende mon vrai passeport.

– Richard ? Mais qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ?

– Il m’a manipulée comme une débutante !

– Impossible ! Je connais Richard et je connais la manipulation. Ils ne se sont jamais rencontrés ces deux-là ! Richard est incapable de manipuler un morceau de sucre : il le laisse fondre tout seul !

Cette nouvelle image amuse Martine. Il est vrai que Richard ne touille jamais son café, et l’association d’idées que Stéphane vient de faire la fait sourire. Mais où va-t-il chercher tout ça ?

– Si Richard ne m’a pas manipulée, qui l’a fait ? s’interroge Martine tout en interrogeant son visiteur.

– Je ne sais pas… En tout cas, lorsqu’il anime une réunion, je prends du Guronsan pour rester réveillé. Il ne donne que de l’info soporifique. Si tu veux trouver de l’intérêt dans ce qu’il raconte, tu es obligée d’activer ton imagination. Il n’a pas le sens du mystère, il n’a pas de pédagogie, il ne te motive pas, il ne te livre jamais ses sentiments… Tout ce qu’il dit est plat, sur un ton monocorde. Tu es obligée de mettre ses paroles en musique…

– Tu veux dire que c’est moi qui ai créé toute cette histoire ? Que je me suis manipulée toute seule ?

– Je ne sais pas. Mais en tout cas c’est ce que je fais avec lui : à chaque fois qu’il me cause, je sais que c’est à moi de créer les effets…

C’est vrai ! Martine revoit la scène : Richard lui a donné les informations décisionnelles d’abord. Puis elle a posé des questions et il y a répondu sans porter de jugement… Ensuite elle a médit à propos de Stéphane, en créant une histoire avec un gentil, un méchant et un sauveur. C’est elle qui a décidé de «sauver Julien» et qui a créé une relation protectrice que l’intéressé a refusé.

En se remémorant le dialogue elle se dit qu’il est même possible qu’elle ait manipulé Richard entre le début et le fin du dialogue. Ce recadrage la bouscule, mais il la rassure par la même occasion : ce n’est pas la société qui lui a attribué son passeport jaune, c’est elle-même ! Et c’est à elle de s’en affranchir.

Des larmes commencèrent à se former dans ses yeux, puis à perler sur ses joues. Ces derniers jours elle avait beaucoup pleuré, mais ces larmes-là ne ressemblaient pas aux précédentes. Elles étaient plus consistantes, elles coulaient plus lentement… Même leur goût était différent.

Stéphane reviendra souvent lui parler de cette expérience. Il lui expliquera la cause de sa frustration en décomposant d’autres moments de l’histoire dont il connaitra les deux versions. Il lui fera vivre une expérience qui lui montrera à quel point la frustration crée un manque de discernement. Ce sentiment pose un voile sur les autres émotions, ternissant ainsi l’image des autres, et l’image de soi. Il l’amènera à être moins ISO 9001 avec elle-même, lui apportant de nouvelles techniques plus adaptées aux relations interpersonnelles et intra-personnelles. Il lui expliquera pourquoi la correction d’une erreur ne passe pas obligatoirement par une action corrective…

Stéphane n’a rien inventé. Il lit des livres sur l’épanouissement personnel et les relation humaines, il les comprend, puis il les réexplique à sa manière. Transformant les concepts compliqués en partages simples.

A mesure que le temps passera Martine qualifiera son expérience d’enrichissante. Non seulement elle la trouvera riche de sens, mais les leçons qu’elle en tirera la renforceront. Elle qui croyait que tout ceci allait la diminuer…

Julien a également profité des petits partages de Stéphane. Celui-ci le sortait souvent de sa zone de confort, en toute complicité. Julien savait à qui il avait à faire, et il gratifiait cette relation. Il savait qu’une expérience nouvelle allait forcément l’enrichir, s’il s’autorisait à la vivre, en sachant qu’au pire des cas, il aura fait une erreur.

Par exemple, un jour Stéphane proposa à Julien de retravailler avec Martine… Il accepta le défi, ce qui n’était pas gagné d’avance ! Après la réussite du projet, ils fêtèrent l’évènement. Ou plutôt, ils fêtèrent tout-court… ne sachant pas précisément quel évènement ils fêtaient.

Un jour, Stéphane dira à Martine :

– Tu sais Martine, je t’ai menti ! Je t’ai manipulée !

– Ah bon, quand ?

– Le jour où je suis venu te voir dans ton bureau avec un bouquet…

– A propos de quoi as-tu menti ?

– A propos du langage des fleurs. Je ne suis pas allé sur Wikipédia… J’ai des campanules, des crocus, des glycines, des lilas et de la lavande dans mon jardin… Et aussi, un olivier tricentenaire !

– Tu as bien fait, lui dit-elle ! Si tu m’avais dit ça à l’époque, nous n’aurions même pas abordé la discussion sur le passeport jaune. Je t’aurais pris les fleurs, et je t’aurais renvoyée à tes affaires avec un sentiment coupable. Merci pour toutes ces stratégies.

A++

Stéphane SOLOMON

7 réflexions au sujet de « Situation de crise 4/4 »

  1. ah ah ah cette fin, elle est digne de « la vie de David Gale »!
    Qui manipule qui et a quelles fins?
    Où est la vérité, est-ce nécessaire de la connaitre?
    toutes ces questions peuvent vite tarauder un esprit empreint de vérité.
    cette histoire est comme d’habitude très « questionnante »
    bon we à tous

  2. Ah, là je comprends mieux (qu’à la lecture du volet 1) pourquoi ce personnage a été nommé Stéphane 😉

    Cette histoire est édifiante, et m’a permis de comprendre certaines de mes propres réactions dans le passé. Merci.

    (PS : je n’avais pas reçu le troisième volet, je l’ai lu en utilisant l’adresse http://www.auto-coaching.fr/index.php )

    • Bonjour Caroline,

      J’aime beaucoup cette question, car une fois qu’on sait POURQUOI on veut s’en débarrasser, et qu’on a une première piste (s’autoriser à faire des erreurs). On peut passer au COMMENT, c’est à dire au plan d’action.

      Je vous prépare quelque chose dans ce sens.

      A++

      Stéphane

  3. A la lecture de cet épilogue, ma mauvaise humeur de la dernière fois s’est effacée (au premier degré, hein? C’est vrai que j’étais en rogne, ce jour-là…). Ce qui est fabuleux, c’est que dans ce volet 4/4, Julien n’est cité que 3 fois, mais n’est plus le centre du débat…il est devenu – sans doute sa place initiale – un « pseudo-objet »: Martine gagne une place de choix dans mon coeur, peut-être…je sais pas, pour ses incertutides?

  4. Bonjour tout le monde,
    Histoire riche ! Moi j’ai deviné dès le début quel genre de personne était Stéphane ! Je savais qu’il serait réhabilité à la fin ! 😉
    Je suis admiratrice de la façon dont il a réussi à faire changer la situation de crise. (Martine a aussi un bon niveau d’auto analyse, réussir à se rendre compte qu’elle est responsable de ses croyances n’est pas donné à tout le monde)
    A l’heure actuelle je n’ai su améliorer des situations qu’en changeant moi-même, et les autres ont changé pour le mieux de façon imprévisible.
    Je suis épatée par les personnes comme Stéphane qui agissent en ayant une intention et qui atteignent l’objectif qu’ils se sont fixés.
    Parce que finalement c’est de façon tout à fait empirique que j’ai pu remarquer que c’est quand je lâche prise sur le fait de vouloir à tout prix que l’extérieur s’accorde avec ma vision que les nœuds autour se défont et que tout se passe pour le mieux ; et dans ce cas je suis spectatrice de ce mieux.
    En déroulant ma pensée par écrit, je me dis que ça peut aussi être une stratégie, j’achète et je duplique consciemment, sciemment…
    Mais je reviens quand même à cette capacité d’apporter du positif à une situation de façon consciente, et pas biaisée comme Martine et ses bonnes intentions ; je n’y suis pas du tout. J’y pense parce que je me souviens de quelques posts ou Stéphane (Solomon) nous invitais à influencer le déroulement des évènements de façon positive en tant que personnes sensibilisées au développement personnel (c’était autour de la période du Bonheur de Neige, je n’en suis pas sûre, il faudrait que je revois). Je me rappelle être restée perplexe, c’est dans un coin de ma tête, je n’y étais pas parvenue

  5. Bonjour,

    C’est intéressant de voir comment Stéphane se sent perçue par les autres personnes. (mais de qui parle t-on au fait ?..)

    Au début elle (ou vous) vous décrit en ces termes :
    « C’est pas un cadeau ! Il manque complètement d’empathie, et il passe une bonne partie de ses journées à regarder des vidéos de manipulation mentale sur Youtube… En plus, il trouve ça drôle !  »
    En gros, Stéphane se sent perçu comme un manipulateur. Cette notion reviendra plusieurs fois au court du récit, et Stéphane dévoile même, à la fin, qu’il assume totalement cette notion.
    Alors pourquoi ?
    Parce que Martine (les gens) se trompe dans le sens où le fait de « manipuler les gens » n’a pas forcement vocation à nuire, mais peut être au contraire constructif. « Manipuler » n’est qu’un verbe, on aurait pu utiliser le verbe « convaincre » à la place.
    Stéphane aurait-il montré à Martine par quel raisonnement il s’est débarrassé de son passeport jaune :
    Peut être devons nous d’abord assumer nos qualités pour s’affranchir de notre culpabilité .. même si, parfois, ces qualités nous poussent à nous tromper lourdement.

    Martine devrait donc peut être assumer ses qualités d’humaniste et de perfectionniste, tout en prenant assez de recul pour s’apercevoir lorsque ses convictions mènent dans l’impasse.
    Assumer nos qualités serait un moyen d’assumer nos erreurs, la culpabilité en moins.

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