Suite et fin du petit jeu

Pendant que nous buvions notre café, Monsieur LAURENS, l’homme d’affaires, entra dans la séance :

– Alors je vous explique pourquoi j’ai fait appel à vous : je ne sais pas dire NON ! Ca peut vous paraître étrange, mais j’ai d’énormes difficultés à refuser les demandes qu’on me fait.

– Vous avez l’air d’avoir bien réussi, en quoi est-ce pénalisant ?

– Je sais dire NON au dernier moment, comme quelqu’un qui procrastine, puis qui fait tout à la dernière minute. J’ai réussi à chasser la procrastination de toutes mes actions, y compris les plus pénibles. Mais dire NON au moment où je pense NON est insurmontable.

– Avez-vous ce problème uniquement en face à face ou est-ce la même chose par e-mail ou par téléphone ?

– Par e-mail, il me suffit de ne pas répondre aux propositions. C’est un NON par omission. Par téléphone, je fais filtrer un maximum d’appels par Camille, qui vient de vous servir un café. Mais lorsqu’on s’adresse à moi en direct, j’ai trop peur de vexer les gens, alors je leur dit OUI, ils espèrent un temps, et patatras, tout s’écroule pour eux au dernier moment.

– Si je reformule ce que je viens d’entendre, vous n’êtes pas pénalisé par la situation, mais vous sentez que d’autres le sont. Vous vous sentez responsable de leur perte de temps, de leur désillusion, de la chute de motivation qui pourrait en découler…

– C’est ça : pour moi, ça va… Mais je n’aimerais pas être à la place de ceux qui croient que j’ai dit OUI… Je n’aime pas vexer, blesser, dévaloriser…

– Justement je voulais vous en parler, car si ce que vous dites est vrai, vos actes sont incongrus.

– A quel niveau ?

– Je me réfère aux dommages que peuvent causer vos boutades avec Camille…

A ce moment, Monsieur LAURENS eut un sursaut, comme si un frisson remontait sa colonne vertébrale, et se libérait brusquement en arrivant à la nuque.

– J’ai fait du mal à Camille ?

– Vous venez de vous moquer de lui, en lui disant «vous faites ça mieux que ma femme». Ca m’a donné l’impression que vous vouliez le rabaisser en lui disant qu’il occupait un poste habituellement tenu par une femme.

– Alors là vous n’y êtes pas du tout Madame CYRIL. Il n’y a aucun sexisme chez moi. Je pense même que c’est l’une des raisons de ma réussite.

– Alors qu’est-ce qui explique cette phrase ?

– C’était un clin-d’œil qui se réfère à notre histoire… Par contre, à bien y réfléchir, puisqu’on parle de Camille, je me rends compte que je n’ai pas su lui dire NON le jour où il est venu postuler… Ce qui nous ramène à notre sujet.

– Racontez-moi !

– Avez-vous vu le film «Intouchables», lorsqu’Omar SY vient demander un tampon pour le pôle-emploi à François CLUZET ?

– Oui

– Camille m’a demandé la même chose : un coup de tampon pour le pôle emploi, et il a précisé «comme dans le film INTOUCHABLES».

– Monsieur SOLOMON a eu le cas aussi, plusieurs fois, mais c’était avant le film. Qu’est-ce qui vous a poussé à embaucher un garçon qui fait une telle demande ?

– Je l’ai pris à son propre jeu : j’ai fait comme dans le film !

– Waouw ! C’est vous qui devriez me coacher !

– Ca pourrait se faire. Mais je me demande maintenant si cette embauche était vraiment généreuse ou si c’était pour éviter de dire NON.

– Si je peux me permettre un recadrage : il est venu pour un coup de tampon et vous lui avez dit NON en l’embauchant. Il ne vous a pas demandé de relever le défi.

– Vous savez comme moi qu’il y a ce qu’on demande explicitement, et ce qu’on peut lire entre les lignes. Lorsqu’il m’a dit «comme dans le film INTOUCHABLES», pour moi, il a fait une demande d’emploi ! C’est un garçon très réservé qui manque de confiance en soi. Il avait 12 ans lorsque son père a été tué sous ses yeux. Une histoire glauque. Il paraît qu’il n’a pas parlé pendant 3 ans. Il ne faisait que lire des livres, et lorsqu’on s’adressait à lui, il hochait la tête, juste pour dire OUI ou pour dire NON…

– Comment savez-vous tout ça ?

– Lorsque je l’ai embauché, il a d’abord refusé parce que selon lui, il n’avait aucune compétence. Alors j’ai décidé de le prendre en mains plus sérieusement et j’ai demandé à ma femme de le former. Elle était hôtesse d’accueil chez un client quand je l’ai rencontrée. Parfois je retournais voir ce client juste pour aller la voir. Elle a formé Camille de A à Z. Une belle complicité s’est formée entre nous en quelques semaines.

– Et il s’est confié à vous ?

– Non, il n’en parle jamais. Je l’ai appris par sa mère… Lorsqu’il a terminé sa période d’essai, je lui ai confirmé que je voulais le garder, mais il a refusé ! Je lui ai demandé pourquoi, et il a fondu en larmes en avouant qu’il souhaitait poursuivre de tout son cœur, mais que sa mère se méfiait de tout ce qu’on faisait pour lui. Elle ne trouvait pas ça «normal»…

– Qu’avez-vous ressenti ?

– De l’injustice ! Pas pour moi, mais pour ce pauvre garçon qui vivait dans une «normalité basse». J’ai d’abord pris mon téléphone pour tenter d’appeler sa mère, puis j’ai décidé d’aller la voir. J’ai assez d’expérience pour savoir que dans ce genre de cas, c’est l’intégralité de la personne qui doit s’exprimer. Pas seulement la voix.

– Et elle vous a raconté son histoire…

– Oui, avec la force d’une veuve qui n’a plus que son fils pour raison de vivre…

– Votre démarche lui a fait changer d’avis ?

– En partie… Je lui ai expliqué que Camille méritait bien mieux que ce poste et que j’y veillerai lorsqu’il sera prêt : il apprend vite, il a une excellente orthographe, il sait trouver des informations très fines sur Internet à la vitesse de l’éclair. Elle n’était pas surprise… Mais ce qui lui a permis de me faire confiance, c’est que je n’ai pas reculé au moment où elle m’a dit que si je faisais du mal à son fils, elle me tuerait de ses propres mains !

– Ce qui explique le frisson qui vous a traversé lorsque je vous ai dit que vous l’aviez blessé. Vous êtes trop jeune pour mourir !

– Il y a un peu de ça. Mais je pense que j’ai assimilé l’importance du message, pas la menace associée. C’est le sentiment d’avoir failli à mon Devoir qui m’a troublé, pas la peine de mort !

– Vous vous rendez-compte que dans votre démarche, nous sommes très au dessus du simple OUI ou du simple NON. C’est du domaine de la «mission sur terre»…

– Me trouveriez-vous prétentieux, si je vous disais que tout est de cet ordre dans ma vie ?…

– Puisque le sujet vous est familier, je vous propose de travailler autour des valeurs qui vous ont menées vers cette attitude. L’idée sera de valoriser ce sentiment et de faire en sorte que vous puissiez l’affirmer, sans prétention, même en dehors d’un coaching. Ensuite vous pourrez dire NON sans vexer, et même en valorisant votre interlocuteur. Nous avons tous un temps limité. Dire NON à une chose, c’est dire OUI à une autre. Et vous avez tant de OUI à dire, qui sont en vibration avec votre mission… Dire NON à quelqu’un, tout en valorisant sa mission, c’est l’autoriser à accueillir d’autres OUI, le plus vite possible.

Monsieur LAURENS s’arrêta net après cette phrase. Son regard se figea. Puis il mit son doigt devant sa bouche pour que je ne dise plus un mot, comme si un bébé dormait dans la pièce… Il prit son téléphone et sortit de son bureau.

J’en ai profité pour faire le point : «vous faites ça mieux que ma femme» était donc une façon de congratuler l’élève d’avoir dépassé le maître… Comment ai-je pu me faire prendre à ce jeu et porter un jugement si dur ?

La réponse était à portée de neurones : j’ai passé une partie de ma vie à lutter pour me faire une place dans un monde masculin. Je jubilais à la vue de ce jeune hôte d’accueil en train de me servir un café. J’avais le sentiment que la partie était enfin gagnée. Mais mon plaisir fut gâché par cette remarque «vous faites ça mieux que ma femme», qui semblait réattribuer la tâche à la gente féminine. J’y ai vu du sexisme parce que je guette ce comportement partout où je vais. N’ayant pas tous les éléments, je me suis servie d’un biais «disponible» et probable pour porter un jugement. Mais c’était faux !

Monsieur LAURENS revint avec le sourire aux lèvres. Il semblait content de l’issue de sa conversation téléphonique. Je repris l’entretien plus sereinement avec celui que je considérais désormais comme un homme d’exception.

Encore un jugement hâtif, certes, mais je le préférais au premier…

—-

J’ai une proposition à vous faire. Elle est à prendre ou à laisser, comme les autres :

Pensez à un proche ou à un ami avec lequel vous êtes en froid. Retracez les faits qui vous ont éloignés, et à la lumière de cette histoire, envisagez un autre scénario différent de celui qui vous paraît si évident, et qui paraîtrait évident à 90% des gens que vous interrogerez…

L’idée n’est pas de donner raison à l’autre et de vous donner tort. L’idée n’est pas de vous flageller pour le mal causé par votre jugement ou pour le temps perdu. L’idée est de reprendre dans vos bras un frère, un ami, un parent, ici et maintenant… L’idée est de faire en sorte qu’il puisse voir vos enfants. Ceux qu’il n’a jamais pu approcher…

On dit souvent que pardonner, c’est oublier. On dit aussi que pardonner, c’est donner une seconde chance. Et naturellement on pense que ce pardon est accordé à l’autre de tout le mal qu’il nous a fait… Ce que je vous propose, c’est un recadrage en complément : pardonner, c’est oublier votre perception accusatrice. Pardonner, c’est donner une seconde chance à votre vision de la vie…

Pardonner, c’est autoriser la personne que vous auriez pu être avant votre jugement, à reprendre sa place, puis à Devenir…

A++

Stéphane SOLOMON

16 réflexions au sujet de « Suite et fin du petit jeu »

    • Bonjour Catherine,

      Pour mieux comprendre :

      Considérez que la personne qui raconte cette histoire (a partir des guillemets, jusqu’à la fin des guillemets) est une FEMME.

      Donc, je raconte l’histoire :
      – d’une coache
      – d’un homme d’affaires
      – d’un hôte d’accueil

      Relisez mes trois derniers mails, et vous verrez que c’est possible… Le fait que vous vous soyez trompée n’a pas d’importance (ne vous braquez pas). Ce qui compte, c’est ce que vous allez faire avec cet éveil.

      Je ne dis pas tout VOLONTAIREMENT (c’est un jeu), et je sème des pièges pour que votre subconscient complète ce qui n’est pas dit. Le résultat prouve que la plupart des gens ont inventé une réalité en piochant dans des informations disponibles :

      – J’emploie le JE dans l’histoire. Donc il s’agit forcément de mon histoire (Stéphane SOLOMON).
      – Vu ce que dit l’homme d’affaires, c’est forcément un macho qui abuse (au moins verbalement) de son hôtesse
      – La personne qui sert le café à deux hommes est forcément une femme

      Mais où allons-nous piocher cette vision de la réalité ?

      Ma réponse et dans le mail précédent, nous avons de «biais de jugement» disponibles… Nous allons piocher nos images dans un album photo préimprimé, mais nous ne réfléchissons pas assez pour créer de nouvelles images, même si nous savons qu’il y a un piège.

      Lorsque nous savons qu’il y a un piège et que nous le trouvons, nous ne pensons pas aux autres pièges possibles…

      Et ce genre de choses (avec des histories différentes, plus ou moins complexes) peuvent arriver dans la vraie vie. Ca vaut le coup d’envisager quelques pardons sous cet angle, et surtout d’envisager de nouvelles façons d’observer le monde qui nous entoure.

      A++

      Stéphane

  1. Tout à fait en accord avec la conclusion de ce récit ! Il est vrai que nous interprêtons les faits avec nos « filtres » et que ceux-ci déforment très souvent la réalité, qui est tout autre ! En fait c’est notre mental qui réagit, et il serait plus judicieux d’ouvrir notre coeur. Quant au pardon, il nous libère de notre rancoeur et ainsi nous nous sentons plus léger.

    Merci pour cet envoi !

  2. Emotion ++ à la lecture de l’histoire dépliée…

    Ce coaching fait par un « je » (qui est une femme) est aussi un cadeau ++, les émotions surgies à la lecture du texte ont été déclenchées en moi par :
    • Savoir dire « Non » au bon moment,
    • dire « Non » est une porte ouverte à des « oui » prochains,
    • l’histoire de Camille (prénom aussi ambigu que « jeune personnne ») qui lève peu à peu les ambigüités d’interprétation de Madame Cyril, puis les nôtres,
    • l’ouverture d’esprit progressive qui s’est installée en moi à mesure de la lecture, causée par les réajustements des points de vue successifs,
    • l’humilité du coach conscient de ses erreurs d’interprétation,
    • l’élévation spirituelle constante à travers ce message,
    • et donc le contact avec un concept d’humanité transcendant.
    • Enfin, la proposition de passage à l’acte et
    • la prise de conscience que la personne à qui j’ai le plus à pardonner, c’est moi.

    Je pense que personne n’en sortira indemne de changement…

    Introspection ++
    Amitiés,
    Suzanne

  3. Gratitude à vous Stéphane pour ces petites histoires qui nous vont faire un travail sur nos rigidités, nos certitudes! Et de ce fait, cette prise de conscience devient une porte d’entrée sur notre « moi intérieur ».
    Francesca

  4. Merci Stéphane pour ces prises de conscience élargies qui nous permettent de voir les autres ou les situations avec un regard plus tolérant et ouvert que critique.

  5. Généralisation, interprétation, omission…croyances…la Pnl peut nous aider au quotidien à être plus en conscience…et peut très plus juste…
    Merci pour cette belle illustration!

  6. Quelle finalité dans cette histoire !
    Quand on regarde un vase, on ne sait pas ce qu’il y du côté de la partie que l’on ne voit pas.
    Il en est de même pour la compréhension des mots et des suggestions.
    Certains lecteurs ont été trop vite dans leur jugement et même pour une certaine personne dans la compréhension de votre texte du début.
    Je trouve même regrettable que ces lecteurs du 2ème ou 3ème textes qui pour certains ne vous lisent plus, ne puisent pas prendre connaissance de celui que vous venez d’écrire ainsi que le précédent car au fil de l’histoire vous nous amenez à mieux comprendre ( ne pas juger trop vite, être plus tolérant …)
    Avec toute ma gratitude Stéphane, pour cet éveil à la conscience.Bonne continuité.

  7. Je pratique le coaching et confirme que mes coachés avancent souvent plus vite lorsqu’ils peuvent « s’identifier » à un personnage comme dans une histoire, un film ou un conte métaphorique…l’expérience m’a montré que le genre d’histoire comme celle-ci est vraiment efficace. ..Et en voilà une de plus sous le coude…Merci!
    Bien cordialement

    • Avec plaisir Béatrice,

      Je voudrais juste apporter un petit delta par rapport aux droits d’auteur. Vous pouvez copier cette histoire telle quelle en indiquant la référence «TIME-COACH.FR», ou alors, la réécrire à votre façon en vous en servant comme source d’inspiration (copywriting). Mais vous ne pouvez pas la recopier et la signer…

      Je suppose que vous le saviez.

      A++

      Stéphane

  8. Avec un peu de recul sur ce « petit jeu », je confirme mon sentiment initial rejoignant Raymond Queneau & Pierre Dac qui disaient, très longtemps après les philiosophes Grecs que « le langage est source de malentendus » et d’erreurs (à l’insu de notre plain gré)..de désinformation, manipulations..rendus possibles grâce à nos préjugés – biais de disponibilité. Beaucoup de Génies ont d’ailleurs écrit un jour « la parole est d’argent et le silence est d’or »..mais le pire c’est qu’après ça ils ont continué de parler et d’écrire… alors que ça devrait être un point final non?.. à moins de rajouter que OK ça bogue mais on a pas d’autre langages à disposition…

    En plus quand on utilise le même langage pour expliquer ces erreurs de langage..on s’enfonce! Tout un programme..euh, un peu le but de la philosophie (éviter l’erreur, chercher la vérité)… non?

    C’est comme les conclusions de l’Ecole de Palo Alto (Une Logique de la communication, double-bind, paradoxes): à la question « quel est le sens de la vie » leur réponse logique la plus sensée serait « vous ne posez pas la bonne question dans votre système sémantique ou – pour faire simple- votre question est erronée! A moins que ce que je dis là ne soit qu’une interprétation biaisée…

    Après ça on se couche et on ne bouge plus non? La logique ne serait pas une bonne amie en communication, vive l’intuition, la Foi, les croyances, les opinions..et la conscience, la science en conscience mais dans quel langage? Celui du coeur, le langage de la posésie, des fleurs et des oiseaux!

    Ecrire un texte clair, compris par tout le monde de façon unique est très difficile.
    Alors écrire une anecdocte piégeante pour ensuite blogger sur ses sens possibles et son sens final c’est un sacré défi..reste la gymnastique de l’exercice, le chemin de l’effort..sans avoir atteint le bout on a bougé, on s’est déplacé chez auto-coaching guidé par nous même en regardant le miroir que nous tient Stéphane?

    A++
    Patrick

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