Une question d’alignement

Je ne suis pas l’auteur de cette histoire (que j’ai entendue lors d’une conférence). C’est un conte hassidique que j’ai adapté :


Il était une fois un jeune-homme appelé Igor, qui avait décidé de quitter son village natal pour tenter sa chance dans une grande ville. Celle-ci se trouvait à 100km, et il ne pouvait s’y rendre qu’à pieds. Il entreprit donc un voyage qu’il estima à 3 jours de marche.

Au deuxième jour, en plein après-midi,  une tempête de neige lui fit perdre son chemin… La température chuta de 30 degrés en moins de 2 heures, et alors que ses forces le lâchaient, il aperçut une auberge au loin. Rassemblant toute son énergie, il marcha jusqu’à cet abri digne d’une oasis en plein désert. Il frappa à la porte.

Un homme d’une cinquantaine l’accueillit de façon peu agréable :

– Qu’est-ce que c’est ?

– Monsieur je vous en supplie laissez-moi entrer pour me réchauffer. Je suis complètement gelé !

– Vous pouvez profiter du gite et du couvert pour 500 roubles, lui dit l’aubergiste

– 500 roubles ?! Mais c’est toute ma fortune et j’en aurai besoin lorsque j’arriverai en ville.

– Alors vous pouvez coucher dans l’écurie. C’est gratuit !

– Mais c’est impossible ! Il fait trop froid… Je n’y survivrai pas !

– Si vous voulez dormir au chaud, ce sera 500 roubles !

Le jeune-homme céda. Sa vie en dépendait. Il remit ses billets à l’aubergiste et entra. En moins de 2 minutes il commença à se sentir mieux, ses membres gelés reprirent toutes leurs fonctions, et il put gravir l’escalier jusqu’à sa chambre : une belle pièce, joliment décorée avec un lit douillet. Il s’y allongea. Le sommeil l’envahit aussitôt.

Lorsqu’il se réveilla, il crut que la nuit était passée. Quelle fut sa surprise lorsqu’il s’aperçut qu’il n’avait dormi qu’une heure ! Il descendit les escaliers pour rejoindre la salle à manger où un bon repas l’attendait.

«Bon repas» est un vulgaire  euphémisme face à l’abondance qui s’offrait à lui. Il crut un instant qu’il se trouvait au Paradis. Jamais de toute sa vie il ne mangea aussi bien. De temps en temps le prix de son séjour lui revenait en mémoire, mais devant tant de régal, il chassait cette idée de son esprit, se rappelant que 2 heures plus tôt il faillit mourir…

A la fin du repas l’aubergiste lui proposa de descendre à la bibliothèque. Il y avait là des livres anciens d’une valeur inestimable ! Il repéra un livre dont son père lui avait parlé avant de mourir. Il commença à le feuilleter…

– Vous pouvez le prendre si vous voulez, lui dit l’aubergiste.

– Dans ma chambre ?

– Et vous pourrez même l’emmener avec vous après votre séjour. Ça me fait plaisir de vous l’offrir.

Intérieurement Igor se dit «Tu parles d’un cadeau… Pour 500 roubles, je pourrais en prendre au moins 30 !». Il mit simplement son livre dans sa besace et l’emporta dans sa chambre pour lire le premier chapitre.

Après sa lecture il s’endormit d’un sommeil profond et se leva aux aurores, se souvenant des merveilleux rêves dont il profita toute la nuit. Il prépara ses bagages et descendit au rez-de-chaussée où un petit déjeuner succulent l’attendait. Son hôte lui tint compagnie, et avant de le laisser partir il lui tendit une boite :

– Ce sera votre cadeau d’adieu monsieur !

Igor ouvrit la boite et y trouva une liasse de billets. Pas n’importe quelle liasse : il reconnut l’élastique qui les entourait ainsi que la façon dont il les avait enroulés. On venait de lui rendre ses 500 roubles !

– Je ne comprends pas Monsieur, vous vous moquez ?

– Pas du tout, je vous offre votre nuit !

– Mais hier, vous étiez catégorique : soit je payais mes 500 roubles, soit je dormais dans l’écurie… Je n’ai même pas pu négocier, et voilà qu’aujourd’hui vous me rendez tout mon argent ?

– Oui… C’est une pratique que j’ai décidé d’adopter il y a quelques années, et j’en suis bien plus heureux.

– De quel bonheur parlez-vous ?

– Régulièrement, des inconnus viennent déposer de l’argent sur le seuil de ma porte. Je n’ai donc pas besoins de faire payer les voyageurs infortunés. Rien que ce matin j’ai reçu une enveloppe contenant 5.000 roubles. Parfois on me dépose de la nourriture ou des livres… Tout ce dont j’ai besoin se trouve au seuil de ma porte chaque matin…

– Mais alors, pourquoi avez-vous joué cette comédie en m’accueillant ? N’aurait-il pas été plus simple de me faire entrer gratuitement ?

L’aubergiste expliqua au jeune-homme que cette auberge lui a été léguée il y a 25 ans, et qu’au début de son activité, il accueillait effectivement les voyageurs gratuitement. Cependant, malgré tous ses efforts, ses invités ne profitaient pas pleinement de leur séjour. Cette gratuité était mal comprise : certains se méfiaient, d’autres s’y habituaient au point d’oublier qu’ils étaient accueillis.

Il raconta l’histoire d’un voyageur qui ressemblait en tous points à notre héros. Lorsqu’il demanda de l’aide, il fut accueilli gratuitement. Le jeune-homme entra timidement dans la pièce et mit plus d’une heure à se réchauffer malgré les frictions dont il bénéficiait. Ensuite il monta endolori dans sa chambre, et en voyant ce lit si bien fait, il n’osa dormir dessus. Il dormit donc à même le sol dans son sac de couchage afin de ne pas abuser de la gentillesse du propriétaire des lieux.

A l’heure du repas il ne descendit pas tant il était fatigué. Puis il fit de très mauvais rêves dans lesquels on venait l’assassiner pour lui voler son argent. Au petit matin, il voulut repartir et lorsqu’il fut invité dans la bibliothèque il n’osa pas toucher aux livres. Il en repéra un qu’il avait très envie de lire, mais lorsqu’il lui fut proposé en cadeau, il refusa avec une agressivité qui le surprit lui-même… Pour s’excuser, il proposa à son bienfaiteur d’acheter ce livre, mais comme il n’était pas à vendre, il dut se contenter de lire le premier chapitre avant de le reposer à sa place. Au moment de partir, il accepta difficilement une pomme en guise de petit-déjeuner et repartit honteux et confus d’avoir ainsi profité d’une hospitalité qui lui était pourtant offerte avec cœur…

Igor observa son hôte avec Gratitude. Une larme glissa sur sa joue, puis il le serra dans ses bras et lui dit :

– Ce voyageur que vous avez sauvé du froid était mon père ! Il m’a raconté son séjour point par point comme vous venez de le faire. Depuis son aventure, chaque jour, il se demandait si vous étiez son bienfaiteur ou un simulateur qui ne cherchait qu’à le piéger pour le tuer pendant son sommeil ou pour l’accuser de vol. Mais ce qui le marqua le plus, ce fut ce livre qu’il ne trouva nulle part ailleurs, et dont il ne put lire la fin… Je terminerai ce qu’il a commencé !

– Votre père ne fut pas le seul voyageur à se méfier de moi, mais son passage m’a profondément marqué.

– Pourquoi ?

– Parce que jamais je n’avais vu autant de méfiances cumulées chez une seule personne. Il a même jeté la pomme que je lui avais offerte en guise de petit déjeuner. Je l’ai trouvée dans la neige en faisant ma promenade matinale.

– Oui… Il pensait que c’était une dernière tentative d’empoisonnement.

– C’est à partir de ce jour-là que j’ai décidé d’être aussi intraitable à l’entrée.

– Je suis désolé… Que puis-je faire pour que son âme obtienne votre pardon ?

– Je lui ai déjà pardonné, car il m’a révélé, sans le savoir, la voie de mon Bonheur.

– Dites-moi…

– Il m’a fait comprendre que dans le monde dans lequel nous vivons, même pour faire le bien, il faut user de stratagèmes… Quel que soit notre niveau de Conscience, de Bonté, de Générosité, nous devons accepter de nous mettre au niveau de celui que nous souhaitons aider. Sinon, nous ne pourrons aider que très peu de monde.

Igor quitta les lieux avec mille questions en lui… Il trouva les réponses dans le livre que son père ne put jamais terminer. En moins de 5 années, il fit fortune dans la ville où il s’était installé puis dans les villes voisines, se souvenant que pour donner aux gens ce dont ils ont besoin, il devait user de stratégies pour aligner sa bienveillance au niveau de la confiance qu’on lui accordait.

Lorsqu’il connut le livre par-cœur, il alla le déposer devant la porte de l’auberge accompagné d’une enveloppe de 5.000 roubles. Il jeta un coup d’œil vers la fenêtre de la chambre qu’il avait occupée quelques années plus tôt.

Il y avait de la lumière…

A++

Stéphane SOLOMON

9 réflexions au sujet de « Une question d’alignement »

  1. J’adore ce récit. C’est tellement vrai… « devoir user de stratagèmes pour faire le bien » ça je le ressentais « intuitivement » (et même de façon conflictuelle) mais là avec ce conte cela devient tellement évident… et ensuite la notion de « passer le relais » devient une évidence. Merci pour cette « perle » Stéphane.

  2. Bonsoir Stéphane merci pour ce superbe récit c’est une pépite j’ai beaucoup aimé lire ce conte qui nous transmet une belle lumière et une très belle lueur d’espoir et faire le bonheur autour de nous toujours en alignement avec nous même

  3. cette histoire me fait souvenirs de bien des choses ! quand j’étais plus jeune j’ai accueilli chez nous toutes sortes de gens de gosses , plein et j’aimais cette vie j’étais fière de moi , puis un jour, il y a eu QQun ki a refusé ce ke je lui donnais pourtant de bon cœur ! , il avait pourtant faim et froid ! alors koi faire pour kil accepte ? j’ai eu comme une révélation en pensant à mon père car on habitait à Paris comme tu le sais et dans une grande cour où il y avait plein de personnes juives ! et mon père leur portait du café ou du thé les jours ou eux ne pouvait pas le faire et il leurs disait que ça lui rendait service qu ‘il ne pouvait pas tout boire à lui tout seul alors j’ai fait pareil avec mo sdf et je lui ai porté ce kil ne voulait pas en lui disant de me rendre service et je sais kil a bien compris car après on est devenu amis

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *