Atterrissage corsé…

Mi-avril, j’étais en Corse. Mais avant d’arriver à bon port, je suis passé par l’avion. Habituellement, il y a un décollage et un atterrissage. Mais cette fois, j’ai eu droit à une double dose de sensations fortes…

Ayant été invité (avec toute ma famille), nos billets ont été commandés par nos hôtes. Mais pour être ensemble, il aurait fallu enregistrer notre départ quelques jours avant (sur Internet). L’ayant fait à l’aéroport le matin de l’embarquement, il n’y avait plus de places côte à côte : nous avons été répartis dans l’avion. Karine, ma compagne a réussi à échanger une place avec un passager pour que notre petite dernière voyage à ses côtés. Pour ma part, j’ai réussi à négocier une place sur la même rangée que moi, mais du côté droit de l’avion. Ainsi, je pouvais parler à Oriane, ma fille cadette, seul un couloir étroit nous séparait. Nous pouvions même nous tenir la main, ce qui fut nécessaire à différents moments du vol.

Dire qu’elle monte volontiers dans l’attraction «Osiris» du parc Astérix et qu’elle adore «Le Train de la Mine» chez Disney… Sans oublier «Danse avec les robots – niveau 3» au Futuroscope… Mais là, dans cet avion qui lutte contre les vents, elle a peur ! Certainement moins peur que moi il y a 25 ans, mais peur quand-même… Que s’est-il passé il y a 25 ans ? Eh bien j’ai pris ma peur en mains : j’ai essayé différentes techniques et j’ai fini par trouver la mienne (qui est un mix de plusieurs techniques).

À ma gauche, une jeune femme était assise près de son homme. Je les ai salués, échangeant quelques politesses d’usage. L’homme semblait apprécier sa place côté hublot, mais sa compagne n’était visiblement pas à sa place dans cet avion, ni dans aucun avion d’ailleurs… Très vite, je reconnus les signes de sa peur : la même que j’avais il y a 25 ans ! Lorsque l’avion a pris son envol, j’ai décidé, de rassurer à la fois ma fille et ma voisine : je parlais à Oriane avec douceur et d’un ton assuré, et ma voisine profitait indirectement de ces attentions paternelles.

Atterrissages corsés !

Le début du vol se passe relativement bien (ma voisine s’enfonce dans son siège, mais sans paniquer), mais au moment de la descente elle commence à se liquéfier et à se morfondre. À la moindre secousse, elle s’agite sur son siège comme si elle voulait descendre en plein vol. Il faut dire que l’avion lutte contre des rafales de 120km/h… Autour de nous des «Oh» et des «Ah» échappent involontairement aux passagers peu habitués à ce type de vol. Elle n’est donc pas la seule à se sentir malmenée. Son homme tente de la rassurer, mais nul n’est prophète en son pays…

Nous entendons le train d’atterrissage, et quelques minutes de chahut plus tard, l’avion tente de se poser en tanguant. Il frôle le sol et reprend son envol dans un vrombissement que vous n’entendrez que dans «Avengers»… Les interjections qui se font entendre démontrent à quel point personne ne s’y attendait. Tout le monde pensait que le cauchemar se terminait… Je rassure ma fille :

– Rassure-toi, ça m’est déjà arrivé plusieurs fois… Le pilote n’a pas réussi à atterrir. Il va redécoller, faire le tour de la piste et recommencer…

Comme pour faire écho à mon explication, le commandant de bord prend le micro et nous annonce :

– Mesdames et messieurs, les vents sur l’aéroport de Figari sont très violents, et nous risquions d’être pris dans une rafale au moment de l’atterrissage. Je vais refaire le tour et recommencer. Si je n’y arrive pas, nous atterrirons à Ajaccio…

Ma fille me regarde admirative ! Décidément, son papa sait tout sur tout ! Je dois avouer que je me sens fier de ces moments où j’impressionne mes enfants. En particulier lorsque ça leur donne le sentiment qu’ils ont bien choisi leur accompagnateur…

Je me dis intérieurement que le pilote a la situation en mains. Il aurait pu revenir vers le continent pour atterrir à Marseille ou à Nice. L’Italie n’était pas très loin non plus… Les deux choix qu’il venait d’exposer étaient encore très confortables. Mais ma voisine de gauche n’a apparemment pas la même approche émotionnelle… Elle répète en boucle :

– Je vais mourir ! Je ne vais pas m’en sortir ! Je vais mourir !!!

Je lui fais alors cette proposition :

– Le temps que l’avion refasse le tour, nous allons avoir 15 minutes relativement calmes. Si vous le permettez, je peux vous hypnotiser. Comme ça, vous ne vivrez pas le deuxième atterrissage de la même façon que le premier. Vous serez plus calme, plus détendue, plus confiante…

Elle me regarde et me dit :

– Je ne sais pas ! C’est très compliqué pour moi ! Je ne sais pas…

Son homme vient à la rescousse :

– C’est hors de question ! Qu’est-ce qui me dit que vous êtes compétent ? D’ailleurs, si c’était adapté à la situation, les hôtesses seraient formées pour hypnotiser les voyageurs !

Je souris (bien que sa dernière remarque prête plutôt à rire), et je rappelle au couple que ce n’est qu’une proposition :

– Actuellement, vous êtes en état d’hypnose. C’est votre peur qui vous hypnotise… La seule chose que je vous propose, c’est de vous laisser hypnotiser par la Confiance. Je reste à votre disposition. Faites-moi signe si vous changez d’avis.

Je lâche prise en retournant vers ma grille de sudoku. Oriane aussi en résout une de son niveau. Elle est désormais rassurée. Effectivement les réacteurs de l’avion permettent de faire face au vent sans trop de secousses, et nous avons droit à notre moment d’accalmie avant de vivre une descente terrible, sans précédent dans mon histoire (pourtant je prends l’avion relativement souvent).

La jeune femme à ma gauche trouve à peine la force de pleurer. Elle tremble et se répète qu’elle va mourir… Son homme est désemparé. Il faut dire qu’il a sa propre peur à gérer… Une bourrasque fait basculer l’avion, elle se met à crier :

– Hypnotisez-moi ! Faites de moi ce que vous voulez, mais il faut que ça s’arrête !

Je me retourne vers elle, et d’un ton autoritaire, comme pour briser le schéma relationnel très amical que nous avions mis en place durant le vol, je lui dis :

– Je ne peux pas vous hypnotiser pendant que vous paniquez… C’est impossible ! Vous avez vu beaucoup trop de films sur le sujet, et apparemment pas les bons. Pour vous hypnotiser, j’ai non seulement besoin de votre accord préalable, mais aussi de votre conscience pendant le processus. C’était possible il y a 15 minutes, mais maintenant, c’est terminé !

Elle est choquée par le ton de ma voix, et pendant un instant elle oublie qu’elle a peur de l’avion puisque c’est moi qui lui fais peur… Elle me regarde fixement, et je profite de ce moment de stupeur pour lui proposer une issue favorable, en reprenant une voix plus douce :

– Mais on peut faire autrement. J’ai autre chose à vous proposer…

Son souffle s’apaise légèrement. Même si j’ai conscience que la situation est loin d’être dramatique, mon empathie me permet de concevoir que pour elle, nous faisons face à la mort ! Je poursuis d’un ton de plus en plus doux : Comment vous appelez-vous ?

– Laurie, je m’appelle Laurie…

– À l’heure actuelle Laurie, nous sommes vivants ! Il y a toujours deux possibilités à l’avenir : nous pouvons vivre ou nous pouvons mourir… Nous pouvons mourir ou nous pouvons vivre… Nous pouvons vivre ou nous pouvons mourir… Nous pouvons mourir ou nous pouvons vivre…

Tout en lui répétant les deux options, je fais des mouvements de bascule avec ma main… Puis je serre mon poing et lui demande :

– Qu’est-ce que vous préférez ?

– Vivre…

– Alors vous pouvez faire une promesse à la vie pour qu’elle prenne le dessus ! Êtes-vous prête à faire une promesse à votre vie Laurie ? Une promesse que vous tiendrez si vous vous en sortez vivante !

L’avion vire à gauche. Le pilote remet les gaz pour se remettre sur sa trajectoire. Laurie me fait «oui» de la tête tout en s’agrippant aux accoudoirs. Je reprends :

– Quelle promesse pourriez-vous vous faire à votre vie ?

– Je ne sais pas ! Je ne sais pas ! J’ai peur ! Je ne sais pas !

– Alors je vais vous faire deux propositions : une très générale et une très concrète. D’accord ?

– D’accord !

– Vous êtes une personne très intelligente et très agréable Laurie. Tout ce que vous faites part de très bons sentiments et vos intentions sont magnifiques. Mais vous vous laissez impressionner par vos peurs, et vous avez tendance à abandonner.

– Oui, c’est vrai !

– Tout à l’heure, vous aviez davantage peur de l’hypnose que de la tempête, alors vous avez choisi d’affronter la tempête. Finalement, cette tempête vous fait encore plus peur que l’hypnose, alors vous vous rabattez sur l’hypnose. Mais à partir d’aujourd’hui,  si vous vous en sortez vivante, vous ne laisserez plus vos peurs contrôler votre vie. Vous allez faire vos propres choix aux bons moments. Vous allez profiter des périodes calmes pour vous renforcer et pour vous préparer à affronter des moments plus hostiles.

– D’accord !

– Vous le promettez ?

– Oui ! je le promets !

– Ça c’était la proposition générale. On va passer à un cas concret : je vais avoir besoin de votre imagination, et je sais qu’elle est débordante, sinon vous n’auriez pas peur ! Alors on va imaginer qu’on s’en sort tous vivants et que dans quelques semaines, dans quelques mois peut-être ou même des années, vous assisterez à une scène qui vous demandera de sauver une vie ! Je vais inventer cette scène maintenant, et vous allez l’imaginer. Vous allez faire comme si vous y étiez ! D’accord Laurie ?

– D’accord !

– C’est très bien… Alors voilà l’histoire : vous marchez dans la rue, et soudainement un homme s’écroule devant vous. Il a fait un arrêt cardiaque. Qu’est-ce que vous allez faire ?

– J’appelle les pompiers !

– Tout le monde autour de vous appelle déjà les secours. Mais vous Laurie, qu’allez-vous faire ?

– Je vais lui parler…

– Il est inconscient. Il a besoin d’un massage cardiaque, pas de paroles. Qu’est-ce que vous allez faire ?

– Mais je ne sais pas faire de massage cardiaque !

– Vous avez vu des films ou des émissions dans lesquels on faisait des massages cardiaques ?

– Oui…

– Vous êtes prête à reproduire ces gestes ?

– Mais si je le fais mal, je vais le tuer !

– Son cœur s’est arrêté. Le plus mauvais geste est de ne rien faire ! Dans ce cas, c’est sûr qu’il va mourir. Qu’est-ce que vous allez faire Laurie ?

– Je pose mes deux mains sur sa poitrine et j’appuie toutes les secondes.

– C’est bien Laurie ! C’est aussi simple que ça ! Comme dans les films et les émissions… Vous êtes sûre que c’est toutes les secondes ou c’est plus rapide ?

– C’est plus rapide. J’accélère !

– Excellent ! Ça fait plus de 3 minutes que vous le massez comme ça, mais il ne se réveille pas… Qu’est-ce que vous faites ?

– Je continue !

– Vous avez raison Laurie ! Ne lâchez rien ! Continuez !

– Il faudrait lui faire du bouche-à-bouche…

– Vous savez comment faire ?

– J’ai vu comment on faisait dans des émissions !

– Ça vous donne la légitimité de le faire sur un mourant ?

– Non ! Vous avez raison… Je continue à le masser alors.

– Vous avez la légitimité de le masser ?

– Non…

– Pourtant vous le faites ! Et vous n’avez pas l’intention de lâcher. Alors Laurie… Qu’est-ce que vous allez faire ?

– Je lui fais du bouche-à-bouche ! Je lui souffle dans les poumons en lui bouchant le nez, et je reprends le massage ! Comme dans les émissions…

– Bravo ! Exactement ! Vous avez vu ça des dizaines de fois. C’est un acte naturel qui peut se faire sans diplôme et sans matériel, juste entre deux êtres humains, dont un qui a l’intention sublime de sauver une vie. Est-ce que vous vous sentez légitime de sauver une vie Laurie ?

– Oui !

Dites-le ! J’ai la légitimité absolue de sauver des vies !

– J’ai la légitimité absolue de sauver des vies !

– Super Laurie ! Mais il ne se réveille toujours pas. Qu’est-ce que vous faites ?

– Je continue !

– C’est parfait ! C’est une vie que vous tenez entre vos mains ! Continuez même si elle ne donne plus de signes encourageants ! Vous savez très bien que vos gestes ne sont pas aussi précis que ceux d’un secouriste confirmé ou d’un médecin, mais pendant que vous massez ce cœur, même maladroitement, vous maintenez le cerveau en vie.

– Je continue !

– C’est ça Laurie ! Continuez ! Partagez votre oxygène avec cet homme et envoyez ce sang oxygéné vers son cerveau !

Je félicite ainsi Laurie pour chacun de ses gestes salvateurs et je suggère des images du monde intérieur du corps humain qu’elle perçoit parfaitement. Elle est de plus en plus confiante. À un moment, j’interromps le cycle en lui proposant un dénouement :

– Les secours arrivent pour prendre le relai. Ils ont un défibrillateur. Vous pouvez lâcher prise.

– Il va survivre ?

– C’est vous qui décidez Laurie ! Alors, est-ce qu’il va vivre ?

– Oui !

– Ils l’ont ranimé ! Ils l’emmènent à l’hôpital pour l’examiner. L’un des médecins du SAMU s’approche de vous pour vous féliciter. Il vous explique que sans vous, le défibrillateur n’aurait servi à rien. Vous avez irrigué et oxygéné son cerveau pendant que les secours étaient en chemin. Tout le monde vous applaudit Laurie ! Vous entendez les applaudissements ?

– Oui !

– Réveillez-vous Laurie, nous sommes arrivés…

Laurie ouvre les yeux… Tout autour de nous, les gens applaudissent le pilote qui vient de poser l’avion malgré des vents contraires.

Elle me dit :

– C’est incroyable ! J’ai vraiment cru que c’est moi qu’on applaudissait !

– Oui… C’était un beau final ! J’aime beaucoup utiliser l’environnement pendant mes séances d’hypnose. Parfois l’univers nous fait de beaux cadeaux !

– Finalement vous m’avez hypnotisée ! Je ne me suis même pas rendue compte du moment où je me suis endormie…

– Vous vous souvenez de vos deux promesses ?

– Oui ! Me préparer à affronter mes peurs lorsque tout va bien, pour me sentir toujours prête lorsqu’il le faut ! Et aussi, sauver une vie…

– Bien ! Vous pouvez féliciter votre ami, parce qu’il m’a laissé faire, même s’il n’était pas très content…

Il me regarde et me dit :

– En même temps, je n’avais pas vraiment le choix !

– Bien-sûr que vous aviez le choix ! Au moment où Laurie m’a fait sa demande désespérée vous pouviez vous interposer et vous ne l’avez pas fait. Puis lorsque vous avez vu qu’elle entrait en hypnose, vous n’êtes toujours pas intervenu.

– Comme vous avez dit que vous ne pouviez pas l’hypnotiser, je n’ai rien vu venir !

– Je ne l’ai pas dit, je l’ai crié… Et comme vous étiez habitués à me voir calme et doux, ça vous a surpris !  J’ai profité de cette stupeur pour amorcer l’hypnose. Ça s’appelle une «Rupture de Pattern», ça fait partie du jeu…

– C’est bien joué ! Vraiment chapeau ! À un moment, moi non plus je n’étais plus dans l’avion ! J’étais avec Laurie devant l’homme qu’elle était en train de sauver…

– Quoi ? Vous voulez dire que je vous ai hypnotisé vous aussi ?! Vous voulez voir mon CV et mes diplômes pour vous assurer que j’ai la compétence ?

– Euh ben là, ce n’est plus la peine !

– Rappelez-vous que certaines choses peuvent se faire naturellement entre êtres-humains qui s’entraident. C’est comme lorsque Laurie masse la douleur que vous avez aux épaules. Vous ne lui demandez pas un diplôme de kinésithérapeute.

– Comment vous savez que j’ai mal aux épaules et que Laurie me masse ?

– Ça s’appelle l’Effet Barnum… Vous comprendrez après un tour sur Wikipédia.

– Il y a une question que je me pose quand-même…

– Je vous écoute

– Si je fais un massage cardiaque et du bouche-à-bouche à une personne, alors que je n’ai jamais été formé pour ça. Si ça tourne mal, je suis responsable ?

– Vis-à-vis de la loi ?

– Oui…

– Le 19 février de cette année, le sénat a adopté une loi qui vous exonère de toute responsabilité civile, quel que soit le préjudice causé par votre intervention. Dès  qu’une personne est en situation d’urgence vitale, vous pouvez intervenir de façon volontaire et bénévole jusqu’à l’arrivée des secours. À partir du premier geste, vous êtes considéré comme «Citoyen sauveteur». C’est un vrai statut qui vous protège légalement. Evidemment, si vous rouez la personne de coups de pieds, cette loi ne vous protégera pas. Mais si vous tentez un massage cardiaque, même maladroit, la seule chose qu’on vous reconnaîtra, c’est l’intention de sauver une vie…

J’ai la légitimité absolue de sauver des vies !

Voilà… C’était vrai pour certaines personnes bien avant la loi, mais depuis qu’elle est votée, c’est valable pour tous.


J’aimerais, tant que possible avoir vos commentaires sur cet article, qu’ils soient issus de vos réflexions, de vos émotions ou des actions que vous envisagez de poser. Mais si vous n’avez pas de commentaire spontané, je vous invite à répondre à cette question :

Etes-vous resté dans l’avion tout au long de votre lecture, ou avez-vous (comme Laurie) quitté l’avion pour vous retrouver auprès d’un homme à secourir ?

A++

Stéphane SOLOMON